mardi 1 octobre 2013

L'offensive du Têt : la recension de Nicolas Bernard

Nicolas Bernard : retenez bien ce nom, car il s'agit de l'auteur d'une somme désormais incontournable, en français, sur la guerre germano-soviétique (cf couverture ci-contre) sortie le mois dernier, et dont j'avais fait la recension. Nicolas a lu mon propre livre, L'offensive du Têt, et m'a envoyé cette recension, dont je le remercie, même si je ne suis pas très sûr ce mériter tous ces éloges (!).


L’année 1968 est destinée à faire partie de ces épisodes charnières qui bouleversent les civilisations : contestations étudiantes à l’Ouest, lesquelles marquent le passage à l’âge adulte de la génération du « Baby Boom », tensions sociales et raciales aux Etats-Unis, ébranlement du bloc soviétique à Prague, apogée de la « Révolution culturelle » en Chine. Bien sûr, l’année consacrera aussi le triomphe d’un De Gaulle, d’un Nixon, d’un Brejnev, d’un Mao. Mais le mal est fait. Plus rien ne sera comme avant.

En un sens, l’offensive du Têt, ce séisme spectaculaire de la Guerre du Vietnam qui ouvrira l’année, aura contribué à faire exploser la crise. Elle achève de rendre impopulaire aux Etats-Unis un conflit qui prenait de plus en plus figure de bourbier, voire – chez les plus radicaux – de « croisade impérialiste » contre les « damnés de la terre ». Lutter contre le communisme, soit : mais fallait-il soutenir un régime dont les policiers abattent d’une balle en pleine tête des prisonniers devant les caméras de télévision ? Vaincre l’ennemi « rouge », d’accord : or qu’était-ce donc que cette guerre où l’armée américaine se vantait, non pas d’énergiques offensives à la Patton, mais de tuer telle dizaine de Vietcongs par jour (le Body Count) ? Le sursaut communiste du Têt, tout à coup, cristallise le mécontentement américain, car il prouve que l’« aventure vietnamienne » des Etats-Unis est devenue ingagnable…

L’événement, qui a suscité d’abondantes controverses historiographiques outre-Atlantique, reste toutefois méconnu en France. S’il existe d’excellentes études hexagonales du conflit (l’on songe notamment aux synthèses de Jacques Portes et Philippe Franchini), cette bataille – ou plutôt cette succession d’opérations – est restée curieusement négligée. L’ouvrage de Stéphane Mantoux, agrégé d’Histoire et auteur bien connu de revues d’histoire militaire, a pour objet de combler cette lacune. A ce titre, l’étude, sur un peu plus de 200 pages, constitue une excellente combinaison de re-contextualisation, de récit militaire « punchy » et d’analyse historiographique.

Le premier chapitre retrace avec clarté les prémisses et les premières années de la Guerre du Vietnam, de la décolonisation sur fond de Guerre Froide à partition du pays, de la montée de la guérilla communiste – soutenue par le Nord-Vietnam – à la très progressive intervention américaine. Peu à peu, en effet, les Etats-Unis tentent de marier l’eau et le feu : sur le terrain, ils ne se limitent plus à envoyer des « conseillers militaires », mais mobilisent le contingent, le tout au service d’une stratégie qui consiste, non à éliminer le Nord-Vietnam, mais à tuer autant de « Vietcongs » que possible ; dans les airs, ils entament des bombardements stratégiques de grande ampleur sur le Nord-Vietnam, sans pour autant franchir le pas de la « destruction totale ». Bref, de puissants moyens au service d’une « guerre limitée », à savoir user, décourager le régime communiste de Hanoi : à vouloir éviter l’escalade, le gouvernement américain peine à se dégager d’un paradoxe stratégique qui rencontre l’incompréhension grandissante de l’opinion.

Sitôt planté le décor, Stéphane Mantoux nous emmène – autre point fort de l’ouvrage – « de l’autre côté de la colline », c'est-à-dire dans le camp communiste. Bien entendu, et l’auteur ne s’en cache pas, l’inaccessibilité des sources vietnamiennes rend l’entreprise ardue. De nombreux indices n’en permettent pas moins, mis bout à bout, de retracer les passionnants prolégomènes de l’offensive du Têt. En l’occurrence, le Nord-Vietnam et le Vietcong, cessent d’apparaître comme un bloc monolithique et fanatisé, mais comme un agrégat de structures et de factions où les rivalités personnelles jouent probablement leur rôle. Se dessine notamment une opposition marquée entre le Secrétaire-Général du Parti communiste nord-vietnamien, Le Duan, qui revendique une stratégie plus agressive, et le célèbre général Giap, partisan de la ligne « Le Nord d’abord », laquelle préconise de mettre l’accent sur le développement du Nord-Vietnam pour laisser le Sud-Vietnam se libérer par lui-même. Du reste, Hanoi doit tenir compte de la scission du bloc communiste entre l’U.R.S.S., pour qui la guerre entrave sa politique de « détente » avec l’Occident, et la Chine de Mao, qui voit d’un très bon œil l’intervention américaine prendre des allures de fiasco – toute détestation des Vietnamiens mise à part.

Le choix de l’offensive est finalement entériné en 1967. Le plan est audacieux : les grandes villes et les bases américaines seront prises d’assaut par le Vietcong, assisté de formations nord-vietnamiennes discrètement acheminées au sud. Ces chocs simultanés pulvériseront l’armée sud-vietnamienne, provoqueront le soulèvement de la population, et ne manqueront pas d’affaiblir durablement les Américains, au point de les pousser à évacuer le pays. Stéphane Mantoux nous détaille les entreprises habiles d’intoxication que déploient alors les Nord-Vietnamiens. Plusieurs offensives sont même conduites dans les régions frontalières éloignées afin d’y attirer le maximum d’unités américaines et sud-vietnamiennes – notamment dans le secteur de Khe Sanh…

Les forces en présence ont leurs forces et leurs faiblesses. L’armée américaine bénéficie d’un armement de pointe, d’une infrastructure admirable – quoique non exempte de carences. Mais elle manque de réserves, car elle doit également consacrer des moyens non négligeables à la défense d’autres secteurs de la planète, en cela y compris le sol américain lui-même, où elle se trouve impliquée dans des opérations ponctuelles de maintien de l’ordre. Par ailleurs, les soldats américains envoyés au Vietnam n’y effectuent qu’un service annuel, le fameux Tour of Duty, qui érode leur combativité dans les derniers mois d’activité et nuit à la constitution d’une classe de « vieux briscards ». L’allié sud-vietnamien n’est guère mieux loti : l’armée a été paramétrée pour des opérations de guerre conventionnelle, qui n’est pas de mise face au Vietcong, et elle peine à trouver ses marques dans une société où l’Etat lui-même incapable de mener à bien un processus démocratique.

En face, les combattants nord-vietnamiens – qui, contrairement à une idée reçue, ne sont pas nécessairement entraînés à se battre dans la jungle – et vietcongs sont essentiellement armés à partir de stocks et surplus chinois et soviétiques, allant jusqu’à hériter d’armes datant de la Deuxième Guerre Mondiale. Ces deux forces militaires collaborent étroitement – même si, faute d’archives disponibles, on peut encore se demander à quel point – sachant que le Vietcong est solidement implanté dans le Sud-Vietnam. Toujours est-il que l’agresseur saura bénéficier de l’effet de surprise, les Américains étant incapables de surmonter leurs préjugés pour interpréter correctement les « bruits » qui se multipliaient au fur et à mesure que l’on se rapprochait du « Jour J ».

On ne reviendra pas ici sur le déroulement des opérations militaires, au sujet desquelles Stéphane Mantoux nous livre un récit haletant, des quartiers de Saïgon à Hué, pour finir par Khe Sanh, où les Américains redoutaient un nouveau « Dien Bien Phu ». Fait à signaler, l’auteur évite de recourir à un jargon militaire et sait aller à l’essentiel, sans négliger le recours au témoignage. Cinq cartes judicieusement choisies complètement utilement l’exposé. L’on apprend également que l’offensive du Têt a été relancée au mois de mai (le « mini-Têt »), causant de lourdes pertes à l’assaillant mais achevant de dissiper l’illusion de sécurité qui prévalait à Saïgon.

L’Offensive du Têt, rappelle Stéphane Mantoux, demeure un lourd échec militaire. Les communistes n’ont pas réussi à écraser l’armée sud-vietnamienne, laquelle – avec l’aide des forces de police – a tenu bon. La population ne s’est pas révoltée. L’armée américaine s’est montrée réactive. A l’inverse, les assaillants ont dispersé leurs frappes, ou n’ont su les exploiter – ce que rendait difficile, il est vrai, la nécessité d’accumuler les troupes de choc dans les secteurs clés… sans attirer l’attention. Les pertes communistes sont lourdes : sur 80.000 hommes, 37.000 ont été tués, 5.000 capturés ! Le Vietcong est décimé, et laisse désormais la place au Nord-Vietnam pour conduire la « guerre de libération ».

Pour autant, sur le plan politique, le succès est patent. L’Offensive du Têt donne aux Américains l’impression d’avoir affaire à un ennemi aussi insaisissable que bien organisé. Elle dément les prétentions optimistes du Pentagone et de la Maison-Blanche, qui jusqu’alors – et politique oblige – proclamaient imprudemment que l’ennemi était pratiquement à genoux. Le Pentagone se prend soudainement à exagérer la gravité de la situation, pour soutirer au Président Johnson des effectifs supplémentaires aux fins de renflouer la réserve stratégique ! Le fossé se creuse entre Johnson et l’armée, entre Johnson et le peuple, et Johnson lui-même renonce à se présenter aux élections présidentielles qui se tiennent cette année.

Dans un dernier chapitre, Stéphane Mantoux se penche sur les différentes problématiques historiographiques soulevées par l’Offensive du Têt – ce qui l’amène à traiter de la mémoire de l’événement, telle que véhiculée par les historiens et la classe politique américaine. Les communistes vietnamiens ont-ils procédé à des exécutions massives de Sud-Vietnamiens dans les zones conquises ? La bataille de Khe Sanh était-elle une diversion ? Quel a été le rôle de la presse américaine dans la couverture des événements, son impact sur la société ? Les Américains ont-ils mené une stratégie adéquate ? Notons que l’auteur ne se limite pas à tenter de résoudre ces questionnements, mais les réinsère dans leur contexte mémoriel, dominé depuis longtemps par la mauvaise conscience et les polémiques sur le bien-fondé de l’engagement américain au Vietnam.

Au final, l’ouvrage constitue une heureuse mise à jour de nos connaissances sur cet événement capital de la Guerre du Vietnam en particulier – et de l’année 68 en général. Stéphane Mantoux – comme d’habitude, pour les habitués de son blog – a produit une synthèse au style limpide, à la structure sans faille, conciliant concision et érudition, volonté de dépasser les idées reçues et sens de la nuance. Et ce n’est là que son premier livre…

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