jeudi 26 septembre 2013

Deuxième interview en ligne : avec Olivier Kempf, sur EGEA

Olivier Kempf, allié de l'Alliance Géostratégique et qui tient le blog EGEA, a également lu L'offensive du Têt. Il a bien voulu, lui aussi, me poser quelques questions, assez différentes de la première interview, et qui complètent utilement celle-ci. Je reproduis ici le texte.



L’offensive du Têt a lieu en 1968. Pour le public français, il y a comme un trou noir entre leur départ d’Indochine, en 1954, et ce que vous désignez comme le tournant de la guerre du Viêtnam. Or, si la situation est à peu près stable de 1954 à 1959, si l’on assiste à la montée en puissance américaine à partir de 1960, le vrai tournant date de 1965 : Le Têt n’intervient donc « que » trois ans après ce passage du containment à l’intervention puis l’attrition ?

Je proposerai pour ma part un découpage différent du vôtre. Après les accords de Genève, qui partagent en deux le Viêtnam au niveau du 17ème parallèle, les Américains, qui prennent la suite des Français, installent Diêm au Sud. Celui-ci affirme un pouvoir autoritaire et n'hésite pas à écraser par la force, avec la jeune armée sud-viêtnamienne, les oppositions qui peuvent se manifester. Il faut aussi bien voir que personne n'est vraiment satisfait des accords de Genève de 1954. Les communistes sont frustrés de ne pas unifier le Tonkin, l'Annam et la Cochinchine sous leur coupe, pour eux, c'est une victoire volée. Quant aux Américains, ils déplorent d'avoir déjà perdu le Nord-Viêtnam et vont tout faire pour empêcher une réunification prévue, pourtant, par les accords de Genève, dans le cadre d'élections planifées pour 1956 mais qui n'auront jamais lieu dans les conditions envisagées.

Le régime de Diêm est effectivement assez stable jusqu'en 1960, mais un premier tournant intervient en 1959, quand le Nord décide, après un débat interne assez virulent, de relancer la guérilla au Sud, décimée. Cette même année est créé le Groupe 559 pour approvisionner le Sud en armes et en combattants : celui-ci sera bientôt connu sous le nom de piste Hô Chi Minh. Il ne faut que quelques années au Viêtcong pour mettre en difficulté Diêm, qui, malgré le soutien américain, a commis plusieurs erreurs. Il a instrumentalisé l'armée à des fins politiques aux dépens de son efficacité ; il n'a pas adopté, sauf sur le tard, les réformes socio-économiques nécessaires pour élever le niveau de vie de la population ; enfin, le regroupement de la population dans les « hameaux stratégiques » pour affaiblir l'insurrection ne fait qu'entraîner le mécontentement des habitants et gonfle les rangs du Viêtcong.

En dépit de l'aide américaine qui s'accroît sous Kennedy (conseillers militaires, véhicules blindés, hélicoptères), on voit bien que le Sud-Viêtnam s'effrite progressivement. L'année 1963 est également un tournant : Diêm subit un cuisant revers à Ap Bac, il s'en prend aux bouddhistes (lui-même fait partie de la minorité catholique), et les Américains consentent à son éviction en novembre. A ce moment-là, le Viêtcong est en position de force et aurait pu, dans l'absolu, emporter le Sud-Viêtnam. Or, il ne le fait pas, preuve aussi que les dirigeants nord-viêtnamiens sont divisés sur la marche à suivre. Il est probable que certains envisagent simplement une neutralisation du Sud-Viêtnam et non pas la réunification. Celle-ci ne s'impose véritablement qu'après l'incident du golfe du Tonkin et l'escalade américaine. Quand les Américains interviennent directement, en mars 1965, ce n'est pas sans hésitation, et c'est surtout parce qu'ils craignent un effondrement du Sud-Viêtnam. C'est également un tournant parce qu'ils vont remplacer, sur le terrain, pour bonne partie, l'armée sud-viêtnamienne qui jusque là faisait face au Viêtcong.


Quelles sont les contraintes auxquelles fait face Westmoreland de 1965 à 1968 ?


Westmoreland a souvent servi, après la guerre, de bouc-émissaire à l'échec américain au Viêtnam, particulièrement pour ceux qui auraient voulu une action plus « dure » des Etats-Unis. En réalité, comme l'a montré celui qui est sans doute son meilleur biographe, S. Zaffiri, Westmoreland incarne parfaitement l'armée américaine de son temps. Quand il est choisi pour prendre la tête du MACV (Military Assistance Command, Vietnam, la structure de commandement américain au Viêtnam), il est l'un des généraux les plus en vue de l'armée américaine. Il s'est préparé dès 1954, ou même avant, à une guerre en Indochine : on le sait peu, mais il a rajouté des enseignements sur la contre-insurrection quand il a dirigé l'école de West Point... Westmoreland a été choisi par Johnson sur une liste de plusieurs noms, à côté de celui qui sera son successeur, Abrams. Johnson le sélectionne car, comme il le dit lui-même, il ne veut pas de problèmes avec l'institution militaire, il souhaite un commandant de terrain qui applique ses directives, contrairement au précédent de MacArthur en Corée, avec Truman.
Les contraintes qu'affrontent Westmoreland sont de plusieurs ordres. D'abord, il ne contrôle pas l'ensemble des forces armées américaines ou alliées sur le théâtre d'opérations : rien à voir avec la position d'Einsenhower en 1944-1945 sur le théâtre européen. La Navy et l'Air Force, et même les Marines, défendent jalousement leur indépendance. L'armée sud-viêtnamienne a également ses propres prérogatives. Il n'a que peu de prise, aussi, sur l'effort de contre-insurrection, qu'il va rapidement délaisser pour mener sa guerre d'attrition, avant de reprendre la main sur ce sujet à partir de 1967. En outre, le pouvoir américain vise une guerre « limitée », de peur d'entraîner une escalade avec les alliés communistes de Hanoï. Le bombardement aérien du Nord-Viêtnam est ainsi entravé par les fameuses zones « off limits ». Surtout, le président Johnson ne peut autoriser Westmoreland à lancer une invasion même partielle du Laos ou à travers la zone démilitarisée pour couper le cordon logistique qui relie le Nord au Sud. Enfin, Westmoreland envisage une solution purement militaire, basée sur la destruction du corps de bataille ennemi (nord-viêtnamien), là où la guerre du Viêtnam est aussi un enjeu politique. Par ailleurs, l'arrivée des troupes américaines au Sud-Viêtnam nécessite un immense effort logistique sur des bases au départ très faibles, ce qui va nécessiter près d'un an et demi de travail.


Au fond, en 1968, on a l’impression que les deux adversaires sont bloqués : l’un comme l’autre ne peuvent pas gagner, mais ils ne peuvent pas perdre : est-ce la principale raison de l’offensive du Têt : changer cet équilibre des forces ?


Oui, c'est même dès 1967 que la situation est dans l'impasse, comme je l'explique dans le livre. Je pense que l'initiative reste entre les mains des Nord-Viêtnamiens et de l'allié viêtcong. Mais au niveau tactique voire opératif, les Américains, sous la houlette de Westmoreland, cherchent absolument à imposer le tempo via les fameuses opérations « search and destroy », qui cependant ne permettent pas d'exercer une attrition suffisante pour l'emporter. En outre le Sud-Viêtnam souffre des destructions exercées par les combats et la puissance de feu américaine. Les dirigeants communistes, qui constatent que leurs forces armées ont réussi malgré tout à s'adapter aux changements tactiques imposés par l'intervention américaine, souhaitent probablement précipiter la décision, car à long terme, dans la situation qui prévaut en 1967, ils ne pouvaient être que gagnants. Certains veulent en finir au plus vite et provoquer un retournement majeur.


Difficile appréciation du terrain, conseils contradictoire, doute permanent : la personnalité du décideur américain, Johnson, n’a-t-elle pas un rôle stratégique majeur ?


Johnson joue effectivement un rôle important dans la posture américaine à l'égard du Sud-Viêtnam et dans la guerre du Viêtnam elle-même. Il a travaillé aux côtés de Roosevelt et a servi brièvement dans l'US Navy pendant la Seconde Guerre mondiale. Il devient sénateur en 1948. Sudiste -il est originaire du Texas-, il apporte un atout de taille pour le parti démocrate. En 1954, il s'oppose à une intervention américaine sur Dien Bien Phu au Sénat. Il contribue à faire passer les premiers textes sur les droits civiques en 1957 et en 1960. Cette année-là, il est battu pour la candidature à l'élection présidentielle par Kennedy qui le prend néanmoins comme vice-président. Les deux hommes ne s'entendent guère, ce n'est un mystère pour personne. Après l'assassinat de Kennedy, le 22 novembre 1963, Johnson assume de fait la fonction présidentielle depuis Air Force One.

Le projet de Johnson n'est pas en politique extérieure mais bien en politique intérieure : c'est celui dit de « Grande Société », sur les droits civiques et la protection sociale, la réduction de la pauvreté aux Etats-Unis. Capitalisant sur l'aura de Kennedy et sur sa propre expérience du législatif, Johnson remporte haut la main l'élection présidentielle de 1964 contre le républicain Barry Goldwater et fait passer tout un train de réformes intérieures en 1964-1965. Il est moins heureux en termes de politique extérieur : il envoie 20 000 hommes en République dominicaine, en avril 1965, de peur que celle-ci ne bascule dans le communisme ; la guerre des Six Jours et le soutien de plus en plus marqué des Etats-Unis pour Israël tendent les relations avec l'URSS, qui appuie les Etats arabes. Malgré une tentative de rapprochement, l'invasion de la Tchécoslovaquie en 1968 souffle le froid sur les relations américano-soviétiques.

Mais c'est le Viêtnam qui va l'user et lui coûter sa carrière de président. Johnson est partisan de la théorie des dominos d'Eisenhower, encouragé par ses conseillers, qui sont pour la plupart des anciens de l'administration Kennedy. Sénateur, il a pu constater combien Truman a été pris à partie en 1949 quand la Chine est devenue communiste, par les républicains et l'extrême-droite. C'est pourquoi il autorise, dès février 1964, l'OPLAN 34A, des raids de commandos sud-viêtnamiens contre le Nord, appuyés par les Etats-Unis. Avec l'incident du golfe du Tonkin, un nouveau degré de l'escalade est franchi : Johnson se sert de la résolution qu'il a fait adopter par le Congrès pour mener une guerre non déclarée au Nord-Viêtnam. Les choses, dès lors, s'accélèrent. Après les attaques viêtcong contre des bases ou des cantonnements américains, en février 1965, il ordonne l'opération Rolling Thunder, le bombardement continu du Nord-Viêtnam, puis acquiesce à l'envoi des premières troupes, de peur que le Sud ne s'effondre. En juillet, l'augmentation du contingent pousse à l'américanisation de la guerre.

Celle-ci va en partie ruiner le projet de Grande Société par le poids financier qu'elle impose et l'inflation qu'elle entraîne aux Etats-Unis. L'opposition à la guerre enfle aux Etats-Unis dès 1964 et s'accélère en 1967. Johnson voit certains de ses conseillers les plus enthousiastes, comme Robert McNamara, le secrétaire à la Défense, se retourner contre l'intervention au Viêtnam. Ce n'est qu'après l'offensive du Têt, au moment de la fameuse demande de renforts de Westmoreland, que Johnson change de politique. Mais sa carrière de président est d'ores et déjà terminée. Le 31 mars 1968, il annonce qu'il ne se représentera pas à l'élection présidentielle. Les démocrates sont finalement battus par Nixon. Johnson se retire sur son ranch du Texas en janvier 1969 et reste à jamais marqué par le Viêtnam. Il meurt, usé prématurément, au moment du retrait américain, en janvier 1973.


Y a-t-il deux, trois ou quatre acteurs ? Armée américaine, ASVN, armée du nord Viêtnam, Viêt-Cong ?


Il y a bien quatre acteurs dans le conflit, deux de chaque côté, c'est ce que j'essaie de montrer dans le livre en présentant la vision la plus équilibrée possible des forces en présence. D'un côté, il y a l'armée américaine, qui à partir de l'intervention de 1965, assume le gros des missions de combat contre le Viêtcong et ses alliés nord-viêtnamiens, alors que l'armée sud-viêtnamienne est reléguée à des tâches de pacification pour lesquelles elle n'a pas été conçue à l'origine. En réalité, les militaires américains n'ont pas confiance dans les capacités de l'essentiel de l'ARVN, à l'exception des unités d'élite -paras, Marines, et Rangers. Ce qui est paradoxal car cette armée a justement été bâtie, assez largement, sur le modèle américain -mais dans un pays qui n'en a pas les moyens. En face, on trouve le Viêtcong, la branche armée du Front National de Libération créé en 1960. Le Viêtcong ne comprend pas que des guérilleros mi-soldats, mi-paysans : en 1965, c'est une véritable armée avec des unités régulières, qui peuvent opérer dans tout le Sud-Viêtnam, des unités régionales, qui portent aussi l'uniforme, et des unités locales qui, elles, s'assimilent davantage à l'image du guérillero viêtcong en pyjama noir. Je rappelle aussi que le Viêtcong opère au niveau de la division dès 1965. Il est moins inféodé, pour un temps du moins, au Nord-Viêtnam, contrairement à ce que l'on pense traditionnellement. Le contrôle de Hanoï se renforce par contre avec l'intervention américaine, en 1964-1965. Ce qui est patent, en tout cas, c'est que la coordination entre les communistes est bien meilleure que ne l'est celle entre les Américains et les Sud-Viêtnamiens. L'armée nord-viêtnamienne fournit des unités régulières, le soutien logistique, parfois l'encadrement du Viêtcong.


L’offensive est préparée tout au long de l’automne 1967 : comment fabriquer la surprise tout en préparant une offensive ?


Les communistes cherchent, bien évidemment, à dissimuler leurs intentions aux Américains. Ils mettent donc en oeuvre des mesures passives -un secret renforcé, les consignes du plan ne sont parfois distribuées qu'à la dernière minute, ce qui ne sera pas sans poser problème pour le déclenchement de l'attaque ; une compartimention qui rend difficile une détection précoce du plan d'ensemble- et des mesures actives, en cherchant à tromper l'adversaire sur leurs intentions, avec notamment des manoeuvres diplomatiques. En réalité, l'offensive du Têt, comme je l'explique dans le livre, commence par une phase préparatoire qui est une gigantesque diversion : les communistes attaquent en plusieurs points sur les frontières du Sud-Viêtnam pour tenter d'attirer les Américains des zones côtières et urbaines vers l'intérieur des terres et les montagnes. Le plan échoue en partie car l'armée américaine a les moyens de déplacer très rapidement ses unités sur le plan opératif. En revanche, les assauts communistes ont été particulièrement violents et les pertes américaines sont parfois loin d'être négligeables, je pense en particulier à la bataille de Dak To en novembre 1967.
 
En réalité, la surprise de l'offensive du Têt doit aussi beaucoup à l'imperméabilité des Américains aux renseignements collectés et à des visions préconçues. Car les indices s'accumulent, notamment en janvier 1968, qui montrent qu'une offensive généralisée à l'ensemble du Sud-Viêtnam est imminente. Les renseignements militaires ou la CIA n'en ont cure car l'enjeu est aussi, alors, politique : pour retourner la population américaine qui commence, dès l'automne 1967, à montrer son hostilité à la guerre, Johnson cherche à convaincre l'opinion que l'adversaire est au bord de la défaite. Reconnaître que se prépare une offensive générale contre les villes du Sud-Viêtnam, c'est admettre que les Nord-Viêtnamiens et le Viêtcong ont encore des capacités non négligeables, ce qui, dans le contexte, est impossible. Enfin, en attaquant sur les frontières, les communistes ont maintenu Westmoreland les yeux rivés sur Khe Sanh, ce poste isolé à la frontière du Laos et de la zone démilitarisée, où se concentrent dès le printemps 1967 des unités nord-viêtnamiennes. Au départ base tête de pont d'une intervention contre la piste Hô Chi Minh, Khe Sanh devient pour Westmoreland l'endroit où il va pouvoir utiliser sa puissance de feu contre les divisions de Hanoï. Le commandant en chef américain est bien conscient de la possibilité d'une offensive d'envergure -il permet ainsi à Weyand, le commandant de la zone tactique du IIIème corps, autour de Saïgon, de rapatrier des bataillons américains vers la capitale, ce qui contribue à faire échouer l'assaut communiste dans le secteur- mais il reste persuadé que son point culminant se situera à Khe Sanh.


A vous lire, on est frappé de la durée : si l’action est déclenchée dans la nuit de 31 janvier 1968, la bataille se prolonge jusqu’à mai. Une bataille moderne, c’est désormais toujours « long » ?


En réalité, c'est un effet déformant, car la plupart des combats du Têt s'arrêtent au bout d'une semaine ou presque, début février. Il n'y a que trois endroits où les affrontements durent vraiment : Saïgon, la capitale, Hué, la grande ville du nord prise quasiment dans son entier le premier jour de l'attaque par les Nord-Viêtnamiens, et Khe Sanh, où le siège commence effectivement dix jours avant le Têt et dure jusqu'au début avril. Il faut rappeler que l'offensive du Têt a été conçue comme un effort qui s'étale sur une année : la phase préparatoire, de diversion, débute à l'automne 1967, voire avant, et la première phase qui démarre le 31 janvier 1968 doit être suivie, en cas d'échec, d'une phase II en mai et d'une phase III en août ! C'est d'ailleurs ce qui intervient dans les faits puisque les communistes lancent, dès le 5 mai, la phase II que les Américains surnomment « Mini-Têt » -preuve là encore qu'ils n'ont pas saisi le schéma de l'offensive. En ce sens, oui, on est donc bien loin de la bataille napoléonienne, par exemple, où tout se décidait en une seule journée. Le Têt n'est que le prolongement de ce que l'on a pu voir, de ce point de vue, dès la Première Guerre mondiale, voire avant. Par certains côtés, l'offensive a plus de parenté avec les opérations soviétiques de la fin de la Seconde Guerre mondiale (toutes proportions gardées), qui sont des opérations de grande ampleur, par les moyens engagés, la durée et l'espace concernés.


Quels sont les grands moments de cette « bataille » ?


Il y en a plusieurs. L'attention se focalise très tôt sur le siège de Khe Sanh, qui commence une dizaine de jours avant le Têt. La base, tenue par les Marines, est assiégée par plusieurs divisions nord-viêtnamiennes. Elle tient grâce au pont aérien et à l'impressionnante puissance de feu -là encore surtout aérienne- mise en oeuvre par Westmoreland, l'opération « Niagara ». Pas moins de 100 000 tonnes de bombes sont déversées autour de Khe Sanh, notamment par les B-52, mais aussi par les appareils tactiques. Les Américains sont persuadés d'avoir évité un nouveau Dien Bien Phu, Westmoreland croit avoir « brisé les reins » des Nord-Viêtnamiens. En réalité, si les pertes communistes ont été lourdes, on ne peut écarter l'hypothèse selon laquelle Khe Sanh a été une gigantesque diversion, destinée à focaliser l'attention de Westmoreland sur ce secteur et non sur les villes assaillies à partir du 31 janvier.

La capitale, Saïgon, est un autre moment important de l'offensive du Têt. D'abord parce que, symboliquement, le Viêtcong montre qu'il est capable de frapper quasiment n'importe tout au coeur du pays. Les sapeurs percent un trou à l'explosif dans le mur de l'ambassade américaine, mais ne peuvent y entrer : ils sont tous abattus dans les jardins après quelques heures d'échanges de tirs. D'autres groupes attaquent la radio nationale, le palais présidentiel, les installations des alliés des Américains. Souvent, ces groupes sont décimés faute de renforts ou de surprise, au bout de quelques heures. Mais les journalistes présents à Saïgon sont à proximité des combats. Leurs photos, leurs récits, leur images donnent l'impression à la population américaine, qui est de plus en plus hostile à la guerre depuis l'année précédente malgré les déclarations optimistes de Johnson et de Westmoreland, qu'on lui a menti. L'armée américaine et l'armée sud-viêtnamienne ne sont pas capables de protéger Saïgon, le Sud-Viêtnam est à feu et à sang. Le discours triomphant de Westmoreland dans les jardins criblés de balles de l'ambassade américaine semble complètement déconnecté de la perception des événements par le public, aux Etats-Unis. Sur ce plan, la défaite américaine est évidente.

Enfin, le combat urbain de Hué, par sa durée et par sa nature, s'impose aussi comme un moment fort de la bataille. La ville tombe presque intégralement entre les mains des Nord-Viêtnamiens et du Viêtcong dès le premier jours de l'offensive. Les Marines sont engagés au compte-gouttes, d'abord, pour reprendre la partie moderne, au sud de la rivière des Parfums, alors que l'ARVN opère sur la rive au nord, autour de la Citadelle. Pour les Marines, il faut réapprendre un combat urbain délaissé depuis la guerre de Corée et la prise de Séoul en 1950. Les combats sont extrêmement violents, et ce d'autant plus que les Nord-Viêtnamiens se défendent farouchement et que l'appui-feu, au départ, est limité, pour préserver Hué, capitale culturelle et historique du Viêtnam. Il faut plus d'une semaine de combat pour venir à bout du régiment nord-viêtnamien dans la partie moderne. Puis les Marines détachent un bataillon pour soutenir la contre-offensive de l'ARVN autour de la Citadelle, qui, là encore, se heurte à forte partie. Ce n'est que le 24 février que les Sud-Viêtnamiens hissent le drapeau de leur pays sur le mât de la Citadelle et qu'ils reprennent le Palais Impérial. Le bilan est lourd pour les civils, dont beaucoup ont été exécutés par les communistes qui cherchent à désintégrer le cadre administratif du Sud-Viêtnam, et pour la ville elle-même, jusqu'ici relativement épargnée par la guerre, et en grande partie réduite en ruines durant les combats. Hué symbolise peut-être le mieux, en miniature, les enjeux et le résultat de l'offensive du Têt.


Si les Américains réussissent militairement à rétablir la situation, et donc à dominer les nord-Vietnamiens et le VietCong, il semble que les Vietnamiens aient gagné symboliquement : n’est-ce pas la grande victoire stratégique du Têt ?


Oui, tout à fait. Les historiens révisionnistes américains, qui postulent que la guerre du Viêtnam aurait pu être gagnée par les Etats-Unis, ont fait du Têt leur cheval de bataille : c'est une victoire militaire qui a été annihilée par les conséquences psychologiques et politiques de l'offensive. Or, la situation est évidemment beaucoup plus nuancée. D'abord, comme vous le dites dans votre question, les Américains rétablissent la situation, mais non sans mal : à Hué, par exemple, ils sous-estiment gravement, au départ, l'ampleur de l'attaque nord-viêtnamienne. Dans le delta du Mékong, comme à Ben Tre, ils n'hésitent pas à réduire en ruines plusieurs villes pendant les combats, ce qui, bien évidemment, n'est pas du goût de la population sud-viêtnamienne... la grande victoire de Hanoï, c'est, par la surprise à tous les niveaux, stratégique à tactique, d'avoir convaincu l'opinion américaine que le gouvernement et l'armée ont été sciemment optimistes dans leurs déclarations. La défiance entre le peuple américain et ses dirigeants, qui s'installe dès 1967 sur le Viêtnam comme le montre les sondages et d'autres signes qui ne trompent pas (y compris dans le camp démocrate de Johnson), est consommée par le Têt. Johnson en tire d'ailleurs les leçons puisque, dès le 31 mars 1968, avant même la fin du siège de Khe Sanh, dans son fameux discours télévisé, il annonce son retrait de la présidentielle de 1968, l'arrêt des bombardements sur le Nord et l'ouverture de négociations avec Hanoï. Désormais, les Américains ne peuvent songer, d'une manière ou d'une autre, qu'au retrait, ce qui est une grande victoire pour les communistes, car le Sud-Viêtnam seul ne peut manifestement pas tenir, faute de cohérence, face aux Nord-Viêtnamiens.


Pourtant, les combats dureront encore sept ans : est-ce tant une victoire que ça, s’il faut sept ans de plus pour venir à bout de la volonté de l’ennemi et l’obliger à céder le terrain ?


La guerre se prolonge surtout parce que le président Nixon, qui succède à Johnson, cherche à obtenir « une paix dans l'honneur » en arrivant en position de force à la table des négociations, pour sauver le Sud-Viêtnam. On ne s'explique pas, sinon, pourquoi il autorise les bombardements sur le Cambodge et l'invasion temporaire de ce pays en avril-mai 1970, ou l'invasion d'une partie du Laos en février 1971 par l'armée sud-viêtnamienne -une opération réclamée en son temps par Westmoreland pour couper la piste Hô Chi Minh- et qui se termine d'ailleurs en fiasco. En 1972, quand les Nord-Viêtnamiens lancent leur grande attaque conventionnelle, avec blindés et artillerie, pour faire tomber le Sud-Viêtnam, l'offensive de Pâques, c'est l'armée sud-viêtnamienne qui résiste au sol avec l'appui massif du parapluie aérien américain, remplissant alors probablement pour la seule fois de son existence la mission pour laquelle elle avait été conçue -et gagnant la partie. Nixon fait aussi bombarder violemment, sans restrictions ou presque cette fois, le Nord-Viêtnam, en décembre 1972, pour l'amener à conclure la paix.

L'armée sud-viêtnamienne connaît un sursaut après le Têt, ses effectifs gonflent, mais les problèmes structurels ne sont toujours pas réglés, comme le montre l'offensive de 1971 au Laos et même l'offensive de Pâques de 1972. Quand les Américains se retirent après les accords de Paris, en janvier 1973, le Sud-Viêtnam est frappé de plein fouet par la crise économique et sans l'appui américain, il n'est plus en mesure d'entretenir correctement une armée pléthorique, surmécanisée, pour un pays en développement. Il ne faut que deux ans au Nord-Viêtnam pour venir à bout de Saïgon après le retrait américain : même si l'armée sud-viêtnamienne ne s'est pas effondrée sans combat en 1975, contrairement à une opinion communément admise, la chute du Sud-Viêtnam montre bien que le régime n'emportait pas l'adhésion, en tout cas pas suffisamment pour tenir face à un tel adversaire. En précipitant le retrait américain, l'offensive du Têt a conduit la guerre du Viêtnam à devenir un affrontement, aussi, plus conventionnel, entre Viêtnamiens. Et le Nord l'a emporté.

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