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jeudi 6 février 2014

Témoignage : Larry Miller, caporal, 3rd Marine Division, opération Buffalo (1967)

Le 2 juillet 1967 est le jour le plus sombre de l'US Marine Corps pendant la guerre du Viêtnam : 84 tués, 190 blessés, 9 disparus. L'opération Buffalo, qui dure 13 jours, connaît les pires aspects de la guerre : corps mutilés, guerre de tranchées, barrages d'artillerie massifs. Les Nord-Viêtnamiens saturent un secteur avec 1 400 obus en un seul après-midi. Certains soldats américains restent traumatisés par ces combats, face à 4 ou 5 000 Nord-Viêtnamiens, à 3 contre 1 minimum.

Larry Miller raconte : "Quand je décide de rejoindre les Marines en 1965 à 18 ans, je m'imagine que c'est tout simplement la chose à faire. Mon frère aîné était dans les Marines, après la Corée. J'avais 5 oncles qui avaient combattu pendant la Seconde Guerre mondiale, dont un dans les Marines également. Après l'entraînement à Camp Pendleton, ils ont pris 15 d'entre nous à Coronado pour la Naval Gunfire Forward Observer School.

Nous nous envolons pour Da Nang où nous sommes affectés au 9th Marines, sur la colline 55, puis sur la Montagne de Marbre. En mai 1966, nous rejoignons le 1st Battalion, 3rd Marines, pour protéger les civils à Da Nang au moment des émeutes bouddhistes. Je suis blessé le 21 mai et je ne sors de l'hôpital qu'en juillet. Je suis alors affecté au 4th Marines pour l'opération Hastings, une opération à plusieurs bataillons pour nettoyer la zone démilitarisée des Nord-Viêtnamiens, que nous affrontons pour la première fois. Ils utilisent des tactiques classiques d'une armée régulière : nous voilà dans la vraie guerre.

Les choses s'accélèrent au début de 1967. Je suis avec le 1/3rd Marines, en avril nous sommes sur une LPH (Landing Plateform, Helicopter), prêts à décoller le long de la côte avec 5 hélicoptères. La première opération a lieu en mai 1967. 4 à 5 000 Nord-Viêtnamiens traversent la rivière Ben Hai, qui sépare le Nord-Viêtnam du Sud. Mon officier, l'enseigne McCormick, est tué le 18 mai au début de l'opération Beau Charger, et je suis alors le seul observateur avancé disponible. Me voilà investi du rôle de l'officier, tout en restant caporal.

Le 90ème régiment de la division 324B nord-viêtnamienne est en face de nous. C'est l'élite de l'armée nord-viêtnamienne. Nous les combattons trois fois de suite et les repoussons au-delà de la rivière. Le 1st Battalion, 9th Marines - les "Morts Vivants", comme ils s'appellent- mène des patrouilles de Con Thien jusqu'à la zone démilitarisée. Le 2 juillet, lors d'une patrouille à moins de 2 km à l'est de Con Thien, le bataillon tombe dans une embuscade et subit le feu de l'artillerie, de mortiers, et même de lance-flammes, employés pour la première fois par les Nord-Viêtnamiens.

Ce soir-là, nous venons juste de retourner sur la LPH quand on nous signale l'embuscade. L'opération Buffalo commence. Le 3 juillet, nous marchons dans un paysage apocalyptique, dévasté par l'agent orange, avec des débris humains et des corps partout. Nous nous installons dans des tranchées agricoles avec le 3rd Battalion/9th Marines, arrivé avant nous. Il nous faut deux ou trois jours pour évacuer les morts et les blessés, sous le feu de l'artillerie ennemie. Je fais appel à l'artillerie de marine et à tout ce qui est disponible. Le 2nd Battalion, 3rd Marines arrive également sur la zone.

Je parle à l'observateur aérien avancé, Bird Dog, qui m'indique que 4 à 5 000 Nord-Viêtnamiens ont à nouveau franchi la rivière Ben Hai. Avec ce gamin du Michigan, "Moose", nous dégageons le sable devant nous et nettoyons nos M-16, de peur qu'ils ne s'enrayent. Pilonnés par les mortiers, nous nous replions et préparons une embuscade, mais l'ennemi ne vient pas. Il a été écrasé sous un déluge de feu. L'observateur aérien prétend avoir vu 200 corps dans une seule tranchée. Les cadavres ont notre équipement : gilets pare-balles, casques, radios PRC-25. A la fin de l'opération, le 14 juillet, le total des morts ennemis se monte à 1 400, contre 159 Marines et infirmiers tués et 345 blessés. La marine a tiré 1 500 obus en soutien."


Pour en savoir plus :


"Larry Miller", Vietnam Magazine, février 2011, p.21.

vendredi 30 août 2013

Vidéo : la bataille de Con Thien (1967)

Con Thien est une base américaine installée le long de la zone démilitarisée, qui est le pivot occidental de la fameuse "ligne McNamara" censée arrêter les infiltrations en provenance du Nord-Viêtnam. Elle occupe une position stratégique car on peut y observer le Nord-Viêtnam et jusqu'à la côte, à 15 km à l'est. La base devient une cible de choix pour l'artillerie nord-viêtnamienne camouflée au nord de la zone démilitarisée. En mars-avril 1967, de violents combats ont lieu à proximité de la base entre réguliers nord-viêtnamiens et Marines, qui y tiennent garnison. Le 8 mai, dans la nuit, les bo doi lancent un véritable assaut en règle contre la base de Con Thien, repoussé non sans pertes. Pour donner un peu d'air aux Marines, le MACV lève l'interdiction de pénétrer dans la zone démilitarisée et plusieurs opérations sont menées pendant l'été pour refouler les Nord-Viêtnamiens au-delà du secteur. Cela n'empêche pas, en septembre, les bombardements d'artillerie de reprendre avec une ampleur jamais vue jusque là : des milliers d'obus s'abattent sur les positions américaines. Le siège est abondamment couvert par les médias américains et montrent à l'opinion la réalité de la guerre au Sud-Viêtnam. La chaîne de télévision américaine CBS diffuse ce reportage, Ordeal at Con Thien, le 1er octobre 1967, avec nombre de témoignages de combattants et d'images prises sur le terrain. Con Thien a été quelque peu oubliée après le Têt, sans doute aussi parce que le siège montrait que les Américains s'étaient laissés surprendre par les coups de sonde nord-viêtnamiens qui correspondaient à la phase de diversion de l'offensive du Têt.

jeudi 29 août 2013

EXCLUSIVITE : Con Thien, Song Be et Loc Ninh (passage coupé du chapitre 4 : Un prélude sanglant : la "bataille des frontières"

Pour fêter la parution du livre aujourd'hui, je vous propose en exclusivité un passage coupé du livre, que j'ai dû retirer faute de place de façon à faire une synthèse plus efficace -comme je l'ai dit dans ma présentation du livre, faire en synthèse du Têt en moins de 200 pages relève presque de la gageure... ce morceau "coupé" faisait partie du chapitre 4 sur la "bataille des frontières", la phase de diversion de l'offensive du Têt. Cette phase de diversion vise à attirer les forces américaines hors des zones côtières et peuplées, à améliorer la coordination entre troupes nord-viêtnamiennes et Viêtcong, et à protéger la logistique de l'offensive qui passe par la route Hô Chi Minh. Elle commence dès le mois de septembre 1967 avec le siège de Con Thien, près de la zone démilitarisée, que j'évoque ici, se poursuit avec les coups de sonde sur Song Be et Loc Ninh, que j'évoque également ici, et se termine avec la bataille de Dak To et les manoeuvres autour du camp de Khe Sanh, que j'ai choisies de conserver dans le livre car elles étaient les plus emblématiques de ce moment de l'offensive du Têt. Bonne lecture !


Le siège de Con Thien (septembre 1967)



Con Thien (la « colline des anges » en viêtnamien) est un poste avancé des Marines situé à 16 km au nord-ouest de Dong Ha, au sommet de la colline 158, et qui domine la zone démilitarisée. C'est la base la plus à l'est d'une ligne de positions américaines courant à l'ouest depuis Khe Sanh et Camp Carroll, qui doit protéger les deux provinces les plus au nord du Sud-Viêtnam, Quang Tri et Thua Thien, contre les infiltrations nord-viêtnamiennes ou une invasion à plus grande échelle. Le secrétaire à la Défense McNamara, promoteur de l'idée, a donné son nom à cette « ligne » fortifiée garnie de mines et de senseurs censés arrêter le flot de Nord-Viêtnamiens progressant vers le Sud, et qui est loin d'être terminée en 1967.




Le 8 mai 1967, après un barrage de mortiers et de roquettes, Con Thien subit un assaut en règle de la part des Nord-Viêtnamiens qui emploient des lance-flammes pour attaquer les bunkers. Deux tracteurs amphibie sont détruits par des tirs de RPG ou des charges satchel avant que les assaillants ne soient repoussés. Dans la deuxième moitié du mois de mai, les Marines mènent une pénétration conséquente dans la partie sud de la zone démilitarisée (opération Hickory) afin, notamment, d'évacuer la population civile présente pour mieux établir la ligne McNamara. Le 2 juillet, la compagnie B du 1st Battalion, 9th Marines, tombe dans une embuscade sur la route 561 à proximité de la base : elle est quasiment anéantie par le 90ème régiment nord-viêtnamien et perd plus de 200 tués et blessés dans ce qui est l'un des plus grands désastres jamais subis par une compagnie de Marines au Sud-Viêtnam. Le 1st Battalion, 9th Marines, secoué, est renforcé par le 3rd Battalion, 9th Marines et le 1st Battalion, 3rd Marines. Le 5 juillet, un obus nord-viêtnamien de 152 mm pulvérise le poste de commandement du bataillon de 9th Marines. Le 6, Con Thien subit pendant deux jours un assaut terrestre mené par un régiment nord-viêtnamien qui monte à l'assaut en vagues humaines, subissant de terribles pertes, les bo doi (nom donné aux soldats de l'armée nord-viêtnamienne) continuant à progresser malgré des pertes terribles pour jeter des charges de TNT sur les bunkers américains. La base est aussi la cible de quelques 130 pièces d'artillerie nord-viêtnamiennes placées dans des positions bien camouflées au nord de la rivière Ben Hai, qui coupe en deux la zone démilitarisée. Les Marines répliquent par plusieurs opérations en juillet et en août, tuant dans l'oeuf des tentatives nord-viêtnamiennes d'emporter la base.

Source : http://www.usmcvta.org/wp-content/uploads/2010/08/ArcLite-ConThien.jpg


En septembre 1967, ce sont les éléments de toute une division nord-viêtnamienne qui renouvellent l'attaque, sans succès. Echouant à venir à bout de Con Thien par des assauts terrestres, les Nord-Viêtnamiens accroient alors le pilonnage d'artillerie. Celui-ci atteint son paroxysme pendant la semaine du 19 au 27 septembre, lorsque plus de 3 000 obus de canons, de mortiers ou roquettes frappent les installations américaines. Les Américains répondent par des tirs massifs d'artillerie (dont ceux de navires de guerre croisant au large de la côte sud-viêtnamienne) et par des frappes aériennes tout aussi conséquentes, dont 790 sorties de bombardiers B-52. Dans le même temps, le 10 septembre, le 810ème régiment nord-viêtnamien, qui a revêtu pour l'occasion des gilets pare-balles et des casques empruntés aux Marines, s'en prend au périmètre du 3rd Battlion, 26th Marines non loin de Con Thien. Il faut un soutien massif en artillerie et en aviation pour venir à bout de l'attaque, qui met hors de combat un char lance-flammes M67 des Marines au RPG. L'appui-feu américain inflige de lourdes pertes aux Nord-Viêtnamiens et dès le 4 octobre, le siège de Con Thien est considéré comme levé par le MACV.


Song Be et Loc Ninh : une répétition (octobre-novembre 1967)



Cependant, les Nord-Viêtnamiens n'en restent pas là et lancent de nouveaux assauts le long de la frontière avec le Cambodge. Le 27 octobre, un régiment nord-viêtnamien attaque le poste de commandement d'un bataillon de l'ARVN à Song Be, dans la province de Phuoc Long, dans la zone tactique du IIIème corps.

Source : http://m0.i.pbase.com/g1/38/800338/2/107198110.3Hfy6pP6.jpg


Le général Pham Quoc Thuan, un proche du président Thieu, commande la 5th Infantry Division de l'ARVN qui protège Saïgon. Elle défend en particulier la ville contre les assauts en provenance du Cambodge. La route n°13, qui mène à Phnom Penh, traverse le secteur de la division sud-viêtnamienne. C'est contre elle que le général Hoang Van Tai, qui a remplacé le général Chi Thanh à la tête du commandement militaire de l'Office Central du Sud-Viêtnam, décide de porter un coup destiné à détourner l'attention de l'acheminement des renforts et des préparatifs divers en vue de l'offensive du Têt. Il s'agit aussi de fournir une expérience en termes d'offensive coordonnée entre plusieurs unités. Le choix se porte sur Loc Ninh, une capitale de district sur la route n°13 à 110 km au nord de Saïgon.

Initialement, le 271ème régiment viêtcong doit mener l'attaque mais il est bientôt engagé dans une embuscade contre un bataillon de la 1st Infantry Division stationnée non loin de là. C'est donc le 88ème régiment nord-viêtnamien qui ouvre le combat en attaquant un poste de commandement d'un des bataillons de la 5th Infantry Division le long de la Song Be, une rivière coulant non loin de Loc Ninh. Deux jours plus tard, la ville se trouve à son tour au coeur des combats. Comptant 10 000 habitants dont la plupart travaille encore dans les plantations de caoutchouc environnantes, Loc Ninh a été jusque là peu touchée par le conflit. Les Special Forces ont installé un camp de CIDG en décembre 1966, près de l'aérodrome de la ville, non loin du QG de l'ARVN qui dispose également de deux compagnies des Forces Régionales aux effectifs incomplets.

Source : http://m1.i.pbase.com/g5/38/800338/2/100755531.HAxNoUpb.jpg


Le 29 octobre, à 1h15, le camp des Special Forces est bombardé par l'artillerie, puis le 273ème régiment viêtcong emporte le quartier général du district. L'ARVN parvient à se maintenir dans une toute petite partie du bâtiment et fait tirer pas moins de 600 obus sur l'adversaire, puis certains sur ses propres positions, les combats étant très rapprochés. Les Special Forces envoient deux compagnies dans la ville en appui d'une autre de l'ARVN. Bientôt, le général Thuan arrive en hélicoptère avec des renforts de la 5th Infanry Division tandis que les Américains déploient des éléments d'une brigade de la 1st Infantry Division, dont une partie de son artillerie qui expédie 2 300 obus supplémentaires sur Loc Ninh. Le Viêtcong se retire dans l'après-midi. Mais deux jours plus tard, le 31 octobre, les 272ème et 273ème régiments viêtcong repartent à l'assaut, le 271ème régiment étant tenu en réserve. Cinq attaques se brisent contre la puissance de feu américaine et les cadavres de viêtcongs jonchent le sol. Les Américains trouvent sur les morts des copies chinoises de l'AK-47, le Type 56, flambant neuves. Puis, le 2 novembre, les 141ème et 165ème régiments nord-viêtnamiens montent eux aussi en ligne, sous le feu de 4 000 obus d'artillerie et de missions Arc Light menées par les B-52. Les Américains doivent engager deux bataillons de la 1st Infantry Division et l'ARVN fait appel à des éléments de la 18th Infantry Division pour repousser le Viêtcong et les Nord-Viêtnamiens, qui se replient finalement le 8 novembre.


Source : http://m2.i.pbase.com/g1/38/800338/2/112534792.H8oKgeGJ.jpg


Cette attaque sur Loc Ninh est la première menée par l'Office Central du Sud-Viêtnam qui coordonne des éléments provenant de plusieurs divisions. Cet assaut a en fait été l'occasion pour les unités du Viêtcong et nord-viêtnamiennes de peaufiner leurs tactiques en combat urbain et de tester la réaction de l'ARVN et son utilisation de la puissance de feu au coeur d'une ville ravagée par les combats.