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jeudi 6 février 2014

Le Viêtnam depuis 2000 ans, Les collections de l'Histoire n°62 (janvier-mars 2014)


Le dernier numéro des collections de l'Histoire est consacré au Viêtnam, alors que l'on entame en 2014 une année France-Viêtnam. Comme le rappelle l'avant-propos, les historiens dépassent aujourd'hui le face-à-face entre colonisateurs et colonisés pour montrer la naissance d'une armée moderne, et un Etat moderne, sur le modèle soviétique et chinois. Mais le Viêtnam n'est pas né avec la conquête française. Son histoire commence il y a 2 300 ans dans la vallée du Fleuve Rouge, s'émancipe de la tutelle chinoise au Xème siècle puis descend vers le sud. Les Français s'appuient, dès 1858, sur un empire administré dans la tradition chinoise. Le Viêtnam, coeur de l'Indochine coloniale, forge l'imaginaire asiatique des Français. Le communisme et la guerre ont cependant accouché d'une puissance émergente dont les habitants n'ont pas été forcément le relais du colonisateur, comme a l'air de le penser l'auteur dudit avant-propos. Le propos se découpe en quatre parties : le Viêtnam avant la colonisation, pendant la colonisation, durant la "guerre de trente ans" (1945-1975) et après.

Philippe Papin décrit comment un prince chinois, au IIIème siècle avant notre ère, fonde le royaume d'Au-Lac, même si ce royaume devenu indépendant revient rapidement dans l'orbite chinoise. Une élite sino-viêtnamienne se forme durant le millénaire de présence chinoise. Le Viêtnam prend cependant son indépendance au moment de la fragmentation de l'empire Tang, processus consacré en 1010. Le pays reste tributaire de la Chine, mais le bouddhisme rivalise avec le confucianisme des Chinois. Il résiste aux invasions mongoles, puis défait la domination des Ming sous la direction de Le Loi, en 1428. Un âge d'or s'installe jusqu'en 1497, date à laquelle le pays se divise en deux : ancienne dynastie Lê au nord, dynastie des Nguyen au Sud. Ces derniers progressent vers le sud, jusqu'au Cambodge. Le commerce se développe, même si des révoltes ont lieu, et que les Chinois doivent être à nouveau chassés en 1789. Un rejeton de la famille Nguyen réunifie le pays dès 1802. Calqué sur le modèle chinois, le nouvel empire est enfin devenu une puissance régionale. Andrew Hardy rappelle cependant que le pays est une mosaïque de populations. Les anthropologues le découvrent au début du XXème siècle et insistent désormais sur les très fortes structures internes de ces sociétés. Les minorités ont en fait été repoussées par le processus de construction du pays à partir du XVème siècle, comme les ethnies des Hauts-Plateaux, séparées d'un commun accord des Viêtnamiens par la construction d'une muraille, comme l'ont montré des fouilles récentes. Les Français, en 1946, tentent d'instrumentaliser les minorités. Les civilisations des montagnes ont beaucoup souffert des guerres d'Indochine et du Viêtnam. Le pouvoir communiste cherche à sédentariser les tribus et écrase par la force les soulèvements. Mais l'armée se charge en même temps de bâtir l'infrastructure. Le Parti n'est plus le seul vecteur d'intégration : les évangélistes ont investi le terrain, le café planté sur les terres est exporté, et les minorités, bien que fières de leurs origines, deviennent viêtnamiennes. Emmanuel Poisson insiste sur le fait que le mandarinat était une bureaucratie moderne, mais pas selon les critères occidentaux. Les fonctionnaires, contrôlés par le pouvoir, sont en fait peu nombreux. Ils subjuguent par leur apparat. Ils sont recrutés par concours, et un certain nombre de villages sont de véritables pépinières. Mais dès le XVème siècles, certains employés ou soldats sont nommés mandarins pour faits d'armes. Le mandarin est formé à sa future tâche. Il n'exerce pas dans sa circonscription d'origine, envoie des rapports tous les trois ans. A partir du XVIème siècle, les mandarins préfèrent le retrait à l'engagement. C'est sur leur base que se greffe l'Etat colonial au XIXème siècle.

jeudi 3 octobre 2013

Pierre BROCHEUX, Hô Chi Minh. Du révolutionnaire à l'icône, Biographie Payot, Paris, Payot, 2003, 338 p.

 
 
 
 
Pierre Brocheux, enseignant et historien à la retraite désormais, a livré en 2003 cette biographie d'Hô Chi Minh, qui a même été traduite en 2007 par la Cambridge University Press. Difficile d'écrire une biographie d'Hô Chi Minh, relégué depuis la fin du communisme dans la galerie des tyrans rouges, avec Mao ou Staline. Pourtant le personnage reste encensé et pas seulement au Viêtnam, mais aussi en Thaïlande, par exemple. Il avait pourtant refusé que son corps soit embaumé, comme il l'a été. On manque encore d'accès au archives, soviétiques ou viêtnamiennes notamment, pour répondre à toutes les questions.

Nguyen Sinh Cung, devenu Nguyen Tat Tanh à l'âge de dix ans, est né en 1890 dans une famille paysanne de la province de Nghe An, alors que s'achève la colonisation française du Viêtnam. Son père est un paysan qui a accédé au mandarinat, qui fait de la prison pour avoir défendu des convictions. Le jeune fils, livré à lui-même par la mort précoce de sa mère, gagne bientôt Saïgon : après la culture chinoise, il se frotte à l'européanéité. Il gagne Marseille et Le Havre en servant sur les navires qui font la liaison avec la métropole. Après un passage à Londres, il s'installe à Paris en 1917. Anticolonialiste, lié aux milieux viêtnamiens en France qui rejettent la domination du colonisateur, il se radicalise progressivement, autour de 1920, après avoir été déçu de la position de la SFIO sur la question coloniale. Il rallie le nouveau Parti Communiste au Congrès de Tours, où il est intervenu, parce que celui-ci a mis à l'ordre du jour la libération des peuples coloniaux. Il publie, il écrit dans les journaux, il fait de la propagande, et tient déjà beaucoup à la notion d'égalité. Echappant à la surveillance de la police, il gagne l'URSS en 1923.

Il reste un an en URSS où il veut rencontrer Lénine, par lequel il s'est initié au communisme (il n'a jamais réussi à finir Le Capital de Marx...). Mais celui-ci meurt peu de temps après son arrivé. Nguyen Ai Quoc est considéré sur place comme un spécialiste de la question coloniale. Il allie étroitement nationalisme et révolution et insiste sur l'importance des paysans. Il est en fait peu sensible à la rhétorique communiste de la lutte des classes. En 1924, il gagne Canton et rejoint le Kuomintang de Sun Yat Sen, dans une Chine en guerre civile depuis 1911. Devenu Ly Thuy, il jette les bases de la révolution en Indochine en organisant les prémices d'un parti mais en initiant aussi ses compatriotes à une culture politique à la fois asiatique et européenne. L'écrasement des communistes par Tchang Kaï Shek en 1927 est pour lui une leçon. Il faut associer révolution nationale et sociale, s'appuyer sur les paysans, conserver une certaine autonomie. Revenu en Europe, puis renvoyé en Asie, il parcourt le Siam et la Malaisie et imprime déjà sa façon de faire dans ces voyages. Il doit ensuite fonder le Parti Communiste Indochinois, en 1930, alors même que les révolutionnaires et nationalistes sont très divisés. La révolte de Yen Bai et le soulèvement organisé ensuite par les communistes sont violemment réprimés.

Arrêté en 1931, Nguyen Ai Coc est finalement relâché et gagne Moscou en 1934. Il constate que l'URSS a bien avancé la reconstruction par rapport à son premier jour, mais la chape de plomb de Staline s'est aussi abattue sur la population. Critiqué pour allier un peu trop en avance l'alliance entre stratégie nationale et sociale, il demeure en URSS, marginalisé, jusqu'en 1938 et la fin des purges. Il gagne le Guanxi, dans le sud de la Chine, à la frontière avec le Viêtnam, où il rejoint les communistes chinois. Après la défaite de la France et les pressions de plus en plus fortes du Japon sur l'Indochine, Nguyen Ai Quoc juge le moment propice et regagne le Tonkin en janvier 1941. Installé à Pac Bo, près de la frontière avec la Chine, il y vit  avec ses camarades communistes dans des conditions spartiates. C'est là qu'il fonde le Viêtminh, parti qui va mener la lutte de libération armée du Viêtnam. Retournant en Chine en 1942, il est arrêté et emprisonné par les nationalistes chinois, mais il va savoir se les concilier pour contrer les Viêtnamiens soutenus par ces derniers. Quand il revient au Tonkin, le Viêtminh et ses premiers groupes armés se sont gagnés une bonne partie de la population du nord-Tonkin, malgré des revers en 1944. Raccompagnant un pilote américain abattu au-dessus de la zone contrôlée par le Viêtminh, Hô rencontre à Kunming le général Chennault et obtient de lui une photo dédicacée dont il saura se servir pour montrer le soutien américain. Le coup de force japonais du 9 mars 1945 établir "l"American Connection", puisque les Américains ont besoin de renseignements. Une équipe est parachutée en juillet et sauve peut-être Hô  du paludisme avec ses médicaments. Il est rapidement au courant de la capitulation japonaise et prend les devants, à Hanoï, pour proclamer l'indépendance, profitant du vide du pouvoir qui s'est installé.

Hô joue la carte de l'indépendance et de l'unité nationale. Jusqu'en décembre 1946, il signe décret sur décret, se rallie la jeunesse et la bourgeoisie "capacitaire", fait une place aux minorités montagnards sur lesquelles s'est appuyé, au départ le Viêtminh, combat les opposants qui ne veulent pas se rallier par les armes, si besoin. Il accepte l'occupation chinoise réglée à Postdam, fait des concessions mais montre aussi de la fermeté quand c'est nécessaire. Les Français, eux, ont repris pied dans le sud en octobre 1945. Leclerc comprend vite que la reconquête du nord ne sera pas facile. Hô signe un accord avec les Français en mars 1946. Mais les Français tente de restaurer leur souveraineté et ne veulent pas accorder l'indépendance. Venu en France pour négocier, Hô constate que les deux positions sont irréconciliables. Les combats d'Haïphong, en novembre 1946, jettent progressivement les deux camps vers la guerre. Le 19 décembre, les communistes attaquent les Français à Hanoï. La guerre a commencé. Le Viêtminh peut compter, à partir de 1949, sur la Chine devenue communiste. Hô incarne à la fois le chef de guerre et le chef d'Etat. Avec le tournant chinois, la dimension sociale prend de plus en plus le pas sur la dimension nationale. Hô rencontre Mao, puis Staline, qui le presse de mettre en oeuvre la réforme agraire. Il est patent que le Viêtminh est dès lors fortement influencé par le communisme chinois et la présence des conseillers de ce pays.

Après Dien Bien Phu, les accords de Genève coupent le Viêtnam en deux, au niveau du 17ème parallèle. Les Chinois préfèrent probablement une présence française affaiblie à la présence américaine trop près de leur territoire, et le Viêtminh est épuisé. La réforme agraire, finalement lancée en 1956, entraîne de nombreux abus et conduit à faire plusieurs dizaines de milliers de victimes (les chiffres sont disputés). Sur le plan culturel, le Nord-Viêtnam, qui s'assimile de plus en plus à un régime staline, suit l'orientation chinoise. Hô a longtemps cru que les élections prévues par les accords de Genève permettraient une réunification en sa faveur. Mais le régime de Diêm s'enracine, refuse les élections, alors qu'une faction des communistes au pouvoir au nord, menée par Le Duan, prépare activement le renouveau de la guerre au sud. En 1959-1960, avec la création de la piste Hô Chi Minh et du Front National de Libération, le Nord s'engage sur la voie de la confrontation avec les Etats-Unis. A ce moment-là, alors que Le Duan devient premier secrétaire du parti, Hô n'assume plus, pour Pierre Brocheux, qu'une fonction symbolique et diplomatique. Il essaie en particulier de jouer les conciliateurs alors que la Chine et l'URSS se déchirent après 1956. Résultat : le Nord-Viêtnam est soutenu par les deux puissances pendant le conflit. Mort en septembre 1969, avant la fin de la guerre du Viêtnam, Hô a ensuite été l'objet d'un culte de la personnalité qui visait à la fois à fédérer les Viêtnamiens et à l'isoler.

Hô Chi Minh, d'abord partisan de l'indépendance, se rallie au marxisme-léninisme parce que celui-ci semble lui fournir les outils pour le faire. Mais avec son éducation confucéenne et son contact précoce avec l'Europe, il est loin d'un dogmatisme affiché. "Pour faire le socialisme, il faut des socialistes", se plaisait-il à répéter. Ce qui ne l'a pas empêcher d'accepter le modèle soviétique socialiste.

Une biographie solide d'un personnage important du XXème siècle, peut-être malheureusement un peu trop légère sur la fin, pour la période post-guerre d'Indochine. Néanmoins la bibliographie fournie peut servir à creuser et l'on trouvera aussi en début d'ouvrage un tableau synoptique pour suivre les pérégrinations de Hô Chi Minh.

mercredi 2 octobre 2013

N comme... napalm

L'une des principales armes incendiaires de l'armée américaine pendant la guerre du Viêtnam, qui attira aussi les protestations de l'opinion en étant désignée comme une "arme de terreur". Le napalm est une essence gélifiée au moyen de deux produits en particulier, les naphténate et palmitate d'aluminium, bien que les composants aient changé avec le temps. Le professeur Louis Fieser, de l'université d'Harvard, a dirigé le programme qui a mis au point cette essence gélifiée pendant la Seconde Guerre mondiale, le 1er novembre 1943. Le napalm brûle plus longtemps que l'essence ordinaire et se disperse mieux, ce qui augmente la probabilité de toucher les cibles visées. L'armée américaine commence à employer le napalm à la fin de la Seconde Guerre mondiale avec des bombes aériennes ou dans les lance-flammes. Sur les bombes, il faut un déclencheur qui prend généralement la forme d'un explosif type TNT entouré de phosphore blanc.

Le napalm-B, utilisé pendant la guerre du Viêtnam, n'a pas la même composition. Il comprend 50% de polystyrène, 25% de benzène et 25% d'essence : c'est un gel plus épais, développé sur la base de l'Air Force d'Eglin, en Floride, par la compagnie chimique Dow. Le napalm-B brûle jusqu'à 850 degrés Celsius et se consume pendant 15 minutes, deux à trois fois le temps du premier mélange. En outre il se disperse sur une surface deux fois plus grande. Le napalm-B colle à pratiquement tout et il est impossible de s'en défaire, raison pour laquelle l'US Air Force l'adopte comme sa principale arme incendiaire en 1966. Pendant la guerre du Viêtnam, 10% des munitions larguées par les appareils tactiques, soit 400 000 tonnes, sont composés de bidons de napalm. Les combattants ou les civils visés par une attaque au napalm meurent non seulement carbonisés mais aussi asphyxiés au monoxyde de carbone, car le napalm brûle en explosant tout l'oxygène de l'air. Seuls ceux étant sur les bords du périmètre de l'explosion peuvent espérer survivre, avec de sévères brûlures puisque le napalm fait fondre la peau.

8 juin 1972, district de Tran Bang, dans la province de Tay Ninh, au nord-ouest de Saïgon. Les Nord-Viêtnamiens, en pleine offensive de Pâques pour faire tomber le Sud-Viêtnam, se sont emparés de Tran Bang. L'aviation sud-viêtnamienne intervient et bombarde la place pour déloger les Nord-Viêtnamiens. Un appareil confond malheureusement un groupe de soldats sud-viêtnamiens et de civils avec l'ennemi et largue des bidons de napalm sur eux. Le photographe Nick Ut, de l'AP, prend le cliché de Kim Phuc, une des enfants brûlées par l'explosion. La photo obtient le prix Pullitzer 1972. Les images, elles, ont été tournées par Alan Downes, un Britannique d'ITN, et par un Sud-Viêtnamien travaillant pour NBC.


 

Le mouvement anti-guerre s'empare du napalm dans le cadre de la contestation et vise en particulier la compagnie Dow, qui finit par perdre la production du liquide en 1969. Mais l'armée américaine continue à le produire et à s'en servir jusqu'à la fin de la guerre.


Pour en savoir plus :


Mitchell K. HALL, "Napalm", in Spencer C. TUCKER (éd.), THE ENCYCLOPEDIA OF THE VIETNAM WAR. A Political, Social, and Military History, Second Edition, ABC-Clio, 2011, p.788-790.