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vendredi 14 février 2014

Parachutistes ! Histoire de la brigade 305 de l'armée nord-viêtnamienne

La brigade 305 a été la seule unité parachutiste de l'armée nord-viêtnamienne. Son existence a été très courte puisqu'elle naît en 1961 et disparaît 7 ans plus tard, dans la guerre contre les Etats-Unis.

Début 1961, Nguyen Nam Khanh et le lieutenant-colonel Nguyen Chi Diem rencontrent l'adjoint au chef d'état-major, Le Trong Tan, pour se voir attribuer une nouvelle mission. Il s'agit de créer une unité parachutiste pour défendre le Nord-Viêtnam et soutenir la guerre au sud. Les préparatifs de création de la brigade commencent en 1958 : des douzaines de volontaires sont sélectionnés par l'Institut Médical militaire 108 de Hanoï et envoyés en Chine pour s'entraîner. Khanh a été le premier commissaire politique de la brigade 305. Les officiers sont des vétérans de la guerre d'Indochine ou de la guérilla au Sud-Viêtnam.

41 soldats viêtnamiens sont envoyés sur une base aérienne du Henan, en Chine, dès mars 1959, dans le plus grand secret. Ils prennent le train à Lang Son. En Chine, le groupe est rebaptisé "équipe du Hunan" et intégré à la division 2721. Pour tester les Viêtnamiens, les Chinois font sauter depuis un ballon, à 400 m d'altitude, des femmes parachutistes, puis demandent à un des Viêtnamiens, Dang Nhon, de faire de même. La première période d'entraînement dure de mars à octobre 1959, et la seconde d'août 1960 à février 1961. Encadrés par 10 Chinois, les Viêtnamiens apprennent à sauter correctement à partir de 1,50 m, 3 m puis d'une tour métallique de 9 m. Puis ils s'entraînent à sauter avec le vent, comme à la porte d'un appareil, et d'une tour de 40 m de haut. Ils sautent ensuite d'un ballon à 400-500 m d'altitude, et enfin d'un avion An-2. A la fin de l'entraînement, les Chinois offrent aux Viêtnamiens des parachutes et des armes.

Source : http://r.tuoitre.vn/i/s500/2013/10/Q7CIk45d.jpg


De retour à l'aérodrome de Gia Loi, à Hanoï, le 5 février 1961, l'équipe est mobilisée pour parachuter des armes, des vivres et des munitions au Laos, à destination des soldats viêtnamiens et du Pathet Lao qui combattent sur place. L'URSS fournit 10 Li-2, la copie du C-47/DC-3 américain. Chaque para dissimule deux couteaux dans ses manches et porte deux pistolets avec 24 balles. Pour éviter la détection par les radars américains, les appareils volent entre 300 et 500 m. Tous les vols ont lieu de nuit ou par mauvais temps la journée. Certains appareils s'écrasent dans les montagnes.

Source : http://r.tuoitre.vn/i/s500/2013/10/fOJ9RVDY.jpg


Pour former d'autres parachutistes, l'équipe est déplacée dans la province de Bac Giang, où des centres d'entraînement sont établis près des aérodromes de Kep, Chu et Buom. Les Soviétiques fournissent les parachutes, 5 instructeurs et des pilotes pour les avions. Les paras apprennent à sauter par tous les temps, sur des types différents de terrains. En 1962, la brigade 305 comprend 1 400 hommes, mais seulement deux bataillons de paras en sous-effectifs. Elle pratique néanmoins des largages avec des mitrailleuses lourdes de 12,7 mm et des mortiers de 82 mm. A partir de 1964, la plus grande partie de l'effectif est versée dans les unités de sapeurs, troupes d'élite en pointe des attaques contre les Américains.

Pour piéger les appareils américains qui évoluent à basse altitude, les paras apprennent à utiliser des ballons pour créer des "champs de mines aéroportés", d'après des films soviétiques de la Seconde Guerre mondiale. Des ballons peints en bleu, pour se confondre avec le ciel, sont remplis d'explosifs, et disposés entre 50 et 400 m d'altitude, sur les voies d'approche des avions américains, en particulier à l'ouest et au nord-est du pays. Les petits barrages comprennent de 200 à 300 ballons et les plus gros jusqu'à 700. Un premier appareil américain en aurait été victime en janvier 1967. Les Nord-Viêtnamiens installent ensuite des mines Claymore dans les ballons pour augmenter leur efficacité.

Source : http://r.tuoitre.vn/i/s500/2013/10/yaiwKHhh.jpg


Le 24 mars 1967, la brigade 205 est rattachée aux commandos et passe sous les ordres du colonel Nguyen Chi Diem. Un an plus tard, la formation contribue à l'offensive du Têt, alors que des bataillons nord-viêtnamiens sont assiégés dans la citadelle de Hué. Pour larguer du ravitaillement, les avions décollent de Hanoï jusqu'à Thanh Hoa, puis font un crochet vers Tchepone, au Laos, avant de se diriger sur Hué. Le premier vol de ravitaillement décolle à 18h00, le 7 février 1968, avec 2 paras et 5 pilotes. Le Li-2 approche en zigzaguant de la citadelle de Hué, à 250 m d'altitude, pour repérer un triangle de 3 flammes et de bandes blanches installé par les défenseurs. L'avion fait des passes à 30-40 m d'altitude pour larguer le ravitaillement, pendant une heure si besoin. Une mission normale revient à Hanoï vers 2h00 du matin. Mais toutes les missions ne se déroulent pas aussi bien. Lors d'un largage près d'un village à proximité de Khe Sanh, qui mobilise 4 Il-14 et Li-2 (le Li-2 est en tête, chacun des 3 Li-14 embarque 124 paras et 5 pilotes à 16 minutes derrière), le Li-2 de tête, qui doit dégager la zone de largage, se crashe, tuant tout son équipage. La brigade est ensuite dissoute, en 1968.


Pour en savoir plus :


Kenneth CONBOY, South-East Asian Special Forces, Elite 33, Osprey, 1991, p.52.

http://tuoitrenews.vn/features/14436/the-first-and-only-paratroop-unit-of-the-vietnam-army
http://tuoitrenews.vn/features/14506/vietnam-paratroops-train-in-china-work-in-laos
http://tuoitrenews.vn/features/14549/paratroop-unit-defends-the-sky-of-vietnam
http://tuoitrenews.vn/features/14589/airdropping-supplies-during-a-dangerous-mission-in-hue

jeudi 3 octobre 2013

Pierre BROCHEUX, Hô Chi Minh. Du révolutionnaire à l'icône, Biographie Payot, Paris, Payot, 2003, 338 p.

 
 
 
 
Pierre Brocheux, enseignant et historien à la retraite désormais, a livré en 2003 cette biographie d'Hô Chi Minh, qui a même été traduite en 2007 par la Cambridge University Press. Difficile d'écrire une biographie d'Hô Chi Minh, relégué depuis la fin du communisme dans la galerie des tyrans rouges, avec Mao ou Staline. Pourtant le personnage reste encensé et pas seulement au Viêtnam, mais aussi en Thaïlande, par exemple. Il avait pourtant refusé que son corps soit embaumé, comme il l'a été. On manque encore d'accès au archives, soviétiques ou viêtnamiennes notamment, pour répondre à toutes les questions.

Nguyen Sinh Cung, devenu Nguyen Tat Tanh à l'âge de dix ans, est né en 1890 dans une famille paysanne de la province de Nghe An, alors que s'achève la colonisation française du Viêtnam. Son père est un paysan qui a accédé au mandarinat, qui fait de la prison pour avoir défendu des convictions. Le jeune fils, livré à lui-même par la mort précoce de sa mère, gagne bientôt Saïgon : après la culture chinoise, il se frotte à l'européanéité. Il gagne Marseille et Le Havre en servant sur les navires qui font la liaison avec la métropole. Après un passage à Londres, il s'installe à Paris en 1917. Anticolonialiste, lié aux milieux viêtnamiens en France qui rejettent la domination du colonisateur, il se radicalise progressivement, autour de 1920, après avoir été déçu de la position de la SFIO sur la question coloniale. Il rallie le nouveau Parti Communiste au Congrès de Tours, où il est intervenu, parce que celui-ci a mis à l'ordre du jour la libération des peuples coloniaux. Il publie, il écrit dans les journaux, il fait de la propagande, et tient déjà beaucoup à la notion d'égalité. Echappant à la surveillance de la police, il gagne l'URSS en 1923.

Il reste un an en URSS où il veut rencontrer Lénine, par lequel il s'est initié au communisme (il n'a jamais réussi à finir Le Capital de Marx...). Mais celui-ci meurt peu de temps après son arrivé. Nguyen Ai Quoc est considéré sur place comme un spécialiste de la question coloniale. Il allie étroitement nationalisme et révolution et insiste sur l'importance des paysans. Il est en fait peu sensible à la rhétorique communiste de la lutte des classes. En 1924, il gagne Canton et rejoint le Kuomintang de Sun Yat Sen, dans une Chine en guerre civile depuis 1911. Devenu Ly Thuy, il jette les bases de la révolution en Indochine en organisant les prémices d'un parti mais en initiant aussi ses compatriotes à une culture politique à la fois asiatique et européenne. L'écrasement des communistes par Tchang Kaï Shek en 1927 est pour lui une leçon. Il faut associer révolution nationale et sociale, s'appuyer sur les paysans, conserver une certaine autonomie. Revenu en Europe, puis renvoyé en Asie, il parcourt le Siam et la Malaisie et imprime déjà sa façon de faire dans ces voyages. Il doit ensuite fonder le Parti Communiste Indochinois, en 1930, alors même que les révolutionnaires et nationalistes sont très divisés. La révolte de Yen Bai et le soulèvement organisé ensuite par les communistes sont violemment réprimés.

Arrêté en 1931, Nguyen Ai Coc est finalement relâché et gagne Moscou en 1934. Il constate que l'URSS a bien avancé la reconstruction par rapport à son premier jour, mais la chape de plomb de Staline s'est aussi abattue sur la population. Critiqué pour allier un peu trop en avance l'alliance entre stratégie nationale et sociale, il demeure en URSS, marginalisé, jusqu'en 1938 et la fin des purges. Il gagne le Guanxi, dans le sud de la Chine, à la frontière avec le Viêtnam, où il rejoint les communistes chinois. Après la défaite de la France et les pressions de plus en plus fortes du Japon sur l'Indochine, Nguyen Ai Quoc juge le moment propice et regagne le Tonkin en janvier 1941. Installé à Pac Bo, près de la frontière avec la Chine, il y vit  avec ses camarades communistes dans des conditions spartiates. C'est là qu'il fonde le Viêtminh, parti qui va mener la lutte de libération armée du Viêtnam. Retournant en Chine en 1942, il est arrêté et emprisonné par les nationalistes chinois, mais il va savoir se les concilier pour contrer les Viêtnamiens soutenus par ces derniers. Quand il revient au Tonkin, le Viêtminh et ses premiers groupes armés se sont gagnés une bonne partie de la population du nord-Tonkin, malgré des revers en 1944. Raccompagnant un pilote américain abattu au-dessus de la zone contrôlée par le Viêtminh, Hô rencontre à Kunming le général Chennault et obtient de lui une photo dédicacée dont il saura se servir pour montrer le soutien américain. Le coup de force japonais du 9 mars 1945 établir "l"American Connection", puisque les Américains ont besoin de renseignements. Une équipe est parachutée en juillet et sauve peut-être Hô  du paludisme avec ses médicaments. Il est rapidement au courant de la capitulation japonaise et prend les devants, à Hanoï, pour proclamer l'indépendance, profitant du vide du pouvoir qui s'est installé.

Hô joue la carte de l'indépendance et de l'unité nationale. Jusqu'en décembre 1946, il signe décret sur décret, se rallie la jeunesse et la bourgeoisie "capacitaire", fait une place aux minorités montagnards sur lesquelles s'est appuyé, au départ le Viêtminh, combat les opposants qui ne veulent pas se rallier par les armes, si besoin. Il accepte l'occupation chinoise réglée à Postdam, fait des concessions mais montre aussi de la fermeté quand c'est nécessaire. Les Français, eux, ont repris pied dans le sud en octobre 1945. Leclerc comprend vite que la reconquête du nord ne sera pas facile. Hô signe un accord avec les Français en mars 1946. Mais les Français tente de restaurer leur souveraineté et ne veulent pas accorder l'indépendance. Venu en France pour négocier, Hô constate que les deux positions sont irréconciliables. Les combats d'Haïphong, en novembre 1946, jettent progressivement les deux camps vers la guerre. Le 19 décembre, les communistes attaquent les Français à Hanoï. La guerre a commencé. Le Viêtminh peut compter, à partir de 1949, sur la Chine devenue communiste. Hô incarne à la fois le chef de guerre et le chef d'Etat. Avec le tournant chinois, la dimension sociale prend de plus en plus le pas sur la dimension nationale. Hô rencontre Mao, puis Staline, qui le presse de mettre en oeuvre la réforme agraire. Il est patent que le Viêtminh est dès lors fortement influencé par le communisme chinois et la présence des conseillers de ce pays.

Après Dien Bien Phu, les accords de Genève coupent le Viêtnam en deux, au niveau du 17ème parallèle. Les Chinois préfèrent probablement une présence française affaiblie à la présence américaine trop près de leur territoire, et le Viêtminh est épuisé. La réforme agraire, finalement lancée en 1956, entraîne de nombreux abus et conduit à faire plusieurs dizaines de milliers de victimes (les chiffres sont disputés). Sur le plan culturel, le Nord-Viêtnam, qui s'assimile de plus en plus à un régime staline, suit l'orientation chinoise. Hô a longtemps cru que les élections prévues par les accords de Genève permettraient une réunification en sa faveur. Mais le régime de Diêm s'enracine, refuse les élections, alors qu'une faction des communistes au pouvoir au nord, menée par Le Duan, prépare activement le renouveau de la guerre au sud. En 1959-1960, avec la création de la piste Hô Chi Minh et du Front National de Libération, le Nord s'engage sur la voie de la confrontation avec les Etats-Unis. A ce moment-là, alors que Le Duan devient premier secrétaire du parti, Hô n'assume plus, pour Pierre Brocheux, qu'une fonction symbolique et diplomatique. Il essaie en particulier de jouer les conciliateurs alors que la Chine et l'URSS se déchirent après 1956. Résultat : le Nord-Viêtnam est soutenu par les deux puissances pendant le conflit. Mort en septembre 1969, avant la fin de la guerre du Viêtnam, Hô a ensuite été l'objet d'un culte de la personnalité qui visait à la fois à fédérer les Viêtnamiens et à l'isoler.

Hô Chi Minh, d'abord partisan de l'indépendance, se rallie au marxisme-léninisme parce que celui-ci semble lui fournir les outils pour le faire. Mais avec son éducation confucéenne et son contact précoce avec l'Europe, il est loin d'un dogmatisme affiché. "Pour faire le socialisme, il faut des socialistes", se plaisait-il à répéter. Ce qui ne l'a pas empêcher d'accepter le modèle soviétique socialiste.

Une biographie solide d'un personnage important du XXème siècle, peut-être malheureusement un peu trop légère sur la fin, pour la période post-guerre d'Indochine. Néanmoins la bibliographie fournie peut servir à creuser et l'on trouvera aussi en début d'ouvrage un tableau synoptique pour suivre les pérégrinations de Hô Chi Minh.

lundi 26 août 2013

La Chine et la guerre du Viêtnam (1964-1969)

La guerre du Viêtnam est un conflit de la guerre froide. A ce titre, elle est marquée par l'intervention des Etats-Unis, qui s'engagent massivement au Sud-Viêtnam en 1965, mais aussi par celle de la Chine et de l'URSS. Les historiens ont longtemps pensé que la Chine avait joué un rôle important dans le conflit, sans forcément pouvoir soutenir leurs hypothèses par les sources adéquates. Les documents parus depuis 1989 permettent d'en savoir un peu plus sur le rôle exact de la Chine pendant la guerre du Viêtnam.

Pékin avait été l'un des soutiens et l'un des principaux bénéficiaires des accords de Genève, en août 1954, qui mettaient fin à la guerre d'Indochine et consacraient la partition du Viêtnam. La Chine cherche alors à se tourner vers ses problèmes intérieurs après la fin de la guerre de Corée et à éviter que les Etats-Unis ne prennent pied en Indochine, afin d'éviter un conflit possible avec eux. Les dirigeants chinois n'encouragent pas les Nord-Viêtnamiens à relancer la guérilla au sud et ne soutiennent pas leur effort jusqu'en 1962. Au contraire, ils les incitent à accepter la partition du Viêtnam et à renforcer leur mainmise sur le Nord-Viêtnam. En décembre 1955, le groupe des conseillers militaires chinois, présents depuis juillet 1950, est même retiré du pays, le retrait étant effectif en mars 1956. A l'été 1958, quand Hanoï demande conseil à Pékin à propos de la "révolution au Sud", les Chinois restent sur la même ligne. Lorsque Zhou Enlai rencontre Hô Chi Minh et Pham Van Dong (le Premier Ministre nord-viêtnamien) à Hanoï, en mai 1960, il leur conseille d'adopter une posture flexible en combinant les luttes politique et militaire. Le redémarrage de la guérilla au Sud en 1959-1960 est donc bien réalisé à l'initiative des Nord-Viêtnamiens, sans l'appui des Chinois.