mercredi 2 octobre 2013

N comme... napalm

L'une des principales armes incendiaires de l'armée américaine pendant la guerre du Viêtnam, qui attira aussi les protestations de l'opinion en étant désignée comme une "arme de terreur". Le napalm est une essence gélifiée au moyen de deux produits en particulier, les naphténate et palmitate d'aluminium, bien que les composants aient changé avec le temps. Le professeur Louis Fieser, de l'université d'Harvard, a dirigé le programme qui a mis au point cette essence gélifiée pendant la Seconde Guerre mondiale, le 1er novembre 1943. Le napalm brûle plus longtemps que l'essence ordinaire et se disperse mieux, ce qui augmente la probabilité de toucher les cibles visées. L'armée américaine commence à employer le napalm à la fin de la Seconde Guerre mondiale avec des bombes aériennes ou dans les lance-flammes. Sur les bombes, il faut un déclencheur qui prend généralement la forme d'un explosif type TNT entouré de phosphore blanc.

Le napalm-B, utilisé pendant la guerre du Viêtnam, n'a pas la même composition. Il comprend 50% de polystyrène, 25% de benzène et 25% d'essence : c'est un gel plus épais, développé sur la base de l'Air Force d'Eglin, en Floride, par la compagnie chimique Dow. Le napalm-B brûle jusqu'à 850 degrés Celsius et se consume pendant 15 minutes, deux à trois fois le temps du premier mélange. En outre il se disperse sur une surface deux fois plus grande. Le napalm-B colle à pratiquement tout et il est impossible de s'en défaire, raison pour laquelle l'US Air Force l'adopte comme sa principale arme incendiaire en 1966. Pendant la guerre du Viêtnam, 10% des munitions larguées par les appareils tactiques, soit 400 000 tonnes, sont composés de bidons de napalm. Les combattants ou les civils visés par une attaque au napalm meurent non seulement carbonisés mais aussi asphyxiés au monoxyde de carbone, car le napalm brûle en explosant tout l'oxygène de l'air. Seuls ceux étant sur les bords du périmètre de l'explosion peuvent espérer survivre, avec de sévères brûlures puisque le napalm fait fondre la peau.

8 juin 1972, district de Tran Bang, dans la province de Tay Ninh, au nord-ouest de Saïgon. Les Nord-Viêtnamiens, en pleine offensive de Pâques pour faire tomber le Sud-Viêtnam, se sont emparés de Tran Bang. L'aviation sud-viêtnamienne intervient et bombarde la place pour déloger les Nord-Viêtnamiens. Un appareil confond malheureusement un groupe de soldats sud-viêtnamiens et de civils avec l'ennemi et largue des bidons de napalm sur eux. Le photographe Nick Ut, de l'AP, prend le cliché de Kim Phuc, une des enfants brûlées par l'explosion. La photo obtient le prix Pullitzer 1972. Les images, elles, ont été tournées par Alan Downes, un Britannique d'ITN, et par un Sud-Viêtnamien travaillant pour NBC.


 

Le mouvement anti-guerre s'empare du napalm dans le cadre de la contestation et vise en particulier la compagnie Dow, qui finit par perdre la production du liquide en 1969. Mais l'armée américaine continue à le produire et à s'en servir jusqu'à la fin de la guerre.


Pour en savoir plus :


Mitchell K. HALL, "Napalm", in Spencer C. TUCKER (éd.), THE ENCYCLOPEDIA OF THE VIETNAM WAR. A Political, Social, and Military History, Second Edition, ABC-Clio, 2011, p.788-790.

The Big Picture : First Cavalry Division (Airmobile) in Vietnam

Un documentaire officiel du Département de la Défense américain sur la 1st Cavalry au Viêtnam. Comme toujours, un type de sources à prendre avec du recul. La guerre aéromobile et les capacités de la 1st Cavalry sont bien montrées, mais le film n'évoque pas les échecs subis ou les difficultés auxquelles se heurtent la division -guerre d'attrition qui ne réussit pas, désastre de la LZ Albany minoré, lourdes pertes subies par la division pendant son engagement, pas de mention du "bataillon perdu" pendant le Têt. D'ailleurs le propos se concentre surtout sur les années 1965-1966 là encore vues par le prisme de la vision de l'armée américaine, qui n'a manifestement pas tiré toutes les leçons de sa défaite.


M comme... Masher (opération)

La première grande opération search and destroy de la guerre du Viêtnam. L'opération Masher -vite rebaptisée White Wing- s'étale sur 42 jours dans les montagnes recouvertes de forêts et les vallées découpées du nord de la province de Binh Dinh, dans la zone tactique du IIème corps. Elle implique 20 000 hommes de la 1st Cavalry Division, de la 22nd Infantry Division de l'ARVN et de la brigade aéroportée, et du 1st Regiment de la Republic of Korea Army Capitol Division. Commencée le 22 janvier 1966, elle est renommée "White Wing" le 4 février à la demande du président Johnson, qui craint l'effet du mot "Masher" (broyeur) sur l'opinion américaine.

C'est la première opération où l'armée américaine fait franchir les limites de zones tactiques de corps. La 3rd Marine Division, au nord, mène parallèlement l'opération Double Eagle et entre dans la province de Binh Dinh pour soutenir la 1st Cavalry. L'ARVN mène également deux autres opérations en parallèle. L'opération Masher commence avec la dépose de quatre bataillons de la 3rd Brigade de la 1st Cavalry à une dizaine de kilomètres au nord de Bong Son, face aux 8 000 hommes de la 3ème division "Drapeau Jaune", composée du 2ème régiment viêtcong et des 12ème et 22ème régiments nord-viêtnamiens. Le contact est établi rapidement et des combats acharnés ont lieu les 28-29 janvier à Phung Du et An Thoi. Avec un soutien aérien massif, la 1st Cavalry repousse l'adversaire dans la zone de responsabilité tactique de l'Airborne Brigade de l'ARVN. La 1st Cavalry revendique 600 morts ennemis contre 75 tués et 240 blessés.

Source : http://www.laguerreduvietnam.com/medias/images/masher-white-wing.jpg


Avec le renfort de la 2nd Brigade, la 3rd Brigade de la 1st Cavalry pousse, à partir du 6 février, dans la vallée d'An Lao pour faire la jonction avec les Marines venus du nord. La 1st Brigade opère au sud de Bong Son sur la route n°1, tandis que la 2nd Brigade repousse un bataillon communiste des montagnes Cay Giep vers la 22nd Infantry Division de l'ARVN. Mais la plupart des unités communistes ont fui au préalable, ayant été sévèrement malmenées lors des combats sur la côte. L'opération se termine le 6 mars, une fois que la 1st Cavalry a terminé son cercle d'opérations aéromobiles autour de Bong Son. En six semaines de combat, la division revendique 1 350 morts ennemis. Les B-52 et les appareils tactiques ont largué 750 tonnes de bombes et près de 150 tonnes de napalm tandis que l'artillerie a tiré 141 000 obus. Les Américains se vantent d'avoir replacé une bonne partie de la population sous le contrôle du gouvernement sud-viêtnamien : en réalité, l'usage massif de l'appui-feu a provoqué 140 000 réfugiés et comme l'effort n'est pas couplé avec un programme de pacification, la zone n'est pas davantage sécurisée. Les communistes y reviennent d'ailleurs rapidement et la 1st Cavalry doit lancer plus tard dans l'année 1966 l'opération Irving/Thayer.


Pour en savoir plus :


Clayton D. LAURIE, "Masher/White Wing, Operation", in Spencer C. TUCKER (éd.), THE ENCYCLOPEDIA OF THE VIETNAM WAR. A Political, Social, and Military History, Second Edition, ABC-Clio, 2011, p.708-709.

mardi 1 octobre 2013

L'offensive du Têt : recension d'Adrien Fontanellaz (Militum historia)

Adrien Fontanellaz, blogueur suisse, animateur de Militum historia et camarade sur L'autre côté de la colline,  reçu et lu L'offensive du Têt. Lui aussi en fait la recension sur son propre blog, merci à lui !

L'offensive du Têt : la recension de Nicolas Bernard

Nicolas Bernard : retenez bien ce nom, car il s'agit de l'auteur d'une somme désormais incontournable, en français, sur la guerre germano-soviétique (cf couverture ci-contre) sortie le mois dernier, et dont j'avais fait la recension. Nicolas a lu mon propre livre, L'offensive du Têt, et m'a envoyé cette recension, dont je le remercie, même si je ne suis pas très sûr ce mériter tous ces éloges (!).


L’année 1968 est destinée à faire partie de ces épisodes charnières qui bouleversent les civilisations : contestations étudiantes à l’Ouest, lesquelles marquent le passage à l’âge adulte de la génération du « Baby Boom », tensions sociales et raciales aux Etats-Unis, ébranlement du bloc soviétique à Prague, apogée de la « Révolution culturelle » en Chine. Bien sûr, l’année consacrera aussi le triomphe d’un De Gaulle, d’un Nixon, d’un Brejnev, d’un Mao. Mais le mal est fait. Plus rien ne sera comme avant.

En un sens, l’offensive du Têt, ce séisme spectaculaire de la Guerre du Vietnam qui ouvrira l’année, aura contribué à faire exploser la crise. Elle achève de rendre impopulaire aux Etats-Unis un conflit qui prenait de plus en plus figure de bourbier, voire – chez les plus radicaux – de « croisade impérialiste » contre les « damnés de la terre ». Lutter contre le communisme, soit : mais fallait-il soutenir un régime dont les policiers abattent d’une balle en pleine tête des prisonniers devant les caméras de télévision ? Vaincre l’ennemi « rouge », d’accord : or qu’était-ce donc que cette guerre où l’armée américaine se vantait, non pas d’énergiques offensives à la Patton, mais de tuer telle dizaine de Vietcongs par jour (le Body Count) ? Le sursaut communiste du Têt, tout à coup, cristallise le mécontentement américain, car il prouve que l’« aventure vietnamienne » des Etats-Unis est devenue ingagnable…

L’événement, qui a suscité d’abondantes controverses historiographiques outre-Atlantique, reste toutefois méconnu en France. S’il existe d’excellentes études hexagonales du conflit (l’on songe notamment aux synthèses de Jacques Portes et Philippe Franchini), cette bataille – ou plutôt cette succession d’opérations – est restée curieusement négligée. L’ouvrage de Stéphane Mantoux, agrégé d’Histoire et auteur bien connu de revues d’histoire militaire, a pour objet de combler cette lacune. A ce titre, l’étude, sur un peu plus de 200 pages, constitue une excellente combinaison de re-contextualisation, de récit militaire « punchy » et d’analyse historiographique.

Le premier chapitre retrace avec clarté les prémisses et les premières années de la Guerre du Vietnam, de la décolonisation sur fond de Guerre Froide à partition du pays, de la montée de la guérilla communiste – soutenue par le Nord-Vietnam – à la très progressive intervention américaine. Peu à peu, en effet, les Etats-Unis tentent de marier l’eau et le feu : sur le terrain, ils ne se limitent plus à envoyer des « conseillers militaires », mais mobilisent le contingent, le tout au service d’une stratégie qui consiste, non à éliminer le Nord-Vietnam, mais à tuer autant de « Vietcongs » que possible ; dans les airs, ils entament des bombardements stratégiques de grande ampleur sur le Nord-Vietnam, sans pour autant franchir le pas de la « destruction totale ». Bref, de puissants moyens au service d’une « guerre limitée », à savoir user, décourager le régime communiste de Hanoi : à vouloir éviter l’escalade, le gouvernement américain peine à se dégager d’un paradoxe stratégique qui rencontre l’incompréhension grandissante de l’opinion.

Sitôt planté le décor, Stéphane Mantoux nous emmène – autre point fort de l’ouvrage – « de l’autre côté de la colline », c'est-à-dire dans le camp communiste. Bien entendu, et l’auteur ne s’en cache pas, l’inaccessibilité des sources vietnamiennes rend l’entreprise ardue. De nombreux indices n’en permettent pas moins, mis bout à bout, de retracer les passionnants prolégomènes de l’offensive du Têt. En l’occurrence, le Nord-Vietnam et le Vietcong, cessent d’apparaître comme un bloc monolithique et fanatisé, mais comme un agrégat de structures et de factions où les rivalités personnelles jouent probablement leur rôle. Se dessine notamment une opposition marquée entre le Secrétaire-Général du Parti communiste nord-vietnamien, Le Duan, qui revendique une stratégie plus agressive, et le célèbre général Giap, partisan de la ligne « Le Nord d’abord », laquelle préconise de mettre l’accent sur le développement du Nord-Vietnam pour laisser le Sud-Vietnam se libérer par lui-même. Du reste, Hanoi doit tenir compte de la scission du bloc communiste entre l’U.R.S.S., pour qui la guerre entrave sa politique de « détente » avec l’Occident, et la Chine de Mao, qui voit d’un très bon œil l’intervention américaine prendre des allures de fiasco – toute détestation des Vietnamiens mise à part.

Le choix de l’offensive est finalement entériné en 1967. Le plan est audacieux : les grandes villes et les bases américaines seront prises d’assaut par le Vietcong, assisté de formations nord-vietnamiennes discrètement acheminées au sud. Ces chocs simultanés pulvériseront l’armée sud-vietnamienne, provoqueront le soulèvement de la population, et ne manqueront pas d’affaiblir durablement les Américains, au point de les pousser à évacuer le pays. Stéphane Mantoux nous détaille les entreprises habiles d’intoxication que déploient alors les Nord-Vietnamiens. Plusieurs offensives sont même conduites dans les régions frontalières éloignées afin d’y attirer le maximum d’unités américaines et sud-vietnamiennes – notamment dans le secteur de Khe Sanh…

Les forces en présence ont leurs forces et leurs faiblesses. L’armée américaine bénéficie d’un armement de pointe, d’une infrastructure admirable – quoique non exempte de carences. Mais elle manque de réserves, car elle doit également consacrer des moyens non négligeables à la défense d’autres secteurs de la planète, en cela y compris le sol américain lui-même, où elle se trouve impliquée dans des opérations ponctuelles de maintien de l’ordre. Par ailleurs, les soldats américains envoyés au Vietnam n’y effectuent qu’un service annuel, le fameux Tour of Duty, qui érode leur combativité dans les derniers mois d’activité et nuit à la constitution d’une classe de « vieux briscards ». L’allié sud-vietnamien n’est guère mieux loti : l’armée a été paramétrée pour des opérations de guerre conventionnelle, qui n’est pas de mise face au Vietcong, et elle peine à trouver ses marques dans une société où l’Etat lui-même incapable de mener à bien un processus démocratique.

En face, les combattants nord-vietnamiens – qui, contrairement à une idée reçue, ne sont pas nécessairement entraînés à se battre dans la jungle – et vietcongs sont essentiellement armés à partir de stocks et surplus chinois et soviétiques, allant jusqu’à hériter d’armes datant de la Deuxième Guerre Mondiale. Ces deux forces militaires collaborent étroitement – même si, faute d’archives disponibles, on peut encore se demander à quel point – sachant que le Vietcong est solidement implanté dans le Sud-Vietnam. Toujours est-il que l’agresseur saura bénéficier de l’effet de surprise, les Américains étant incapables de surmonter leurs préjugés pour interpréter correctement les « bruits » qui se multipliaient au fur et à mesure que l’on se rapprochait du « Jour J ».

On ne reviendra pas ici sur le déroulement des opérations militaires, au sujet desquelles Stéphane Mantoux nous livre un récit haletant, des quartiers de Saïgon à Hué, pour finir par Khe Sanh, où les Américains redoutaient un nouveau « Dien Bien Phu ». Fait à signaler, l’auteur évite de recourir à un jargon militaire et sait aller à l’essentiel, sans négliger le recours au témoignage. Cinq cartes judicieusement choisies complètement utilement l’exposé. L’on apprend également que l’offensive du Têt a été relancée au mois de mai (le « mini-Têt »), causant de lourdes pertes à l’assaillant mais achevant de dissiper l’illusion de sécurité qui prévalait à Saïgon.

L’Offensive du Têt, rappelle Stéphane Mantoux, demeure un lourd échec militaire. Les communistes n’ont pas réussi à écraser l’armée sud-vietnamienne, laquelle – avec l’aide des forces de police – a tenu bon. La population ne s’est pas révoltée. L’armée américaine s’est montrée réactive. A l’inverse, les assaillants ont dispersé leurs frappes, ou n’ont su les exploiter – ce que rendait difficile, il est vrai, la nécessité d’accumuler les troupes de choc dans les secteurs clés… sans attirer l’attention. Les pertes communistes sont lourdes : sur 80.000 hommes, 37.000 ont été tués, 5.000 capturés ! Le Vietcong est décimé, et laisse désormais la place au Nord-Vietnam pour conduire la « guerre de libération ».

Pour autant, sur le plan politique, le succès est patent. L’Offensive du Têt donne aux Américains l’impression d’avoir affaire à un ennemi aussi insaisissable que bien organisé. Elle dément les prétentions optimistes du Pentagone et de la Maison-Blanche, qui jusqu’alors – et politique oblige – proclamaient imprudemment que l’ennemi était pratiquement à genoux. Le Pentagone se prend soudainement à exagérer la gravité de la situation, pour soutirer au Président Johnson des effectifs supplémentaires aux fins de renflouer la réserve stratégique ! Le fossé se creuse entre Johnson et l’armée, entre Johnson et le peuple, et Johnson lui-même renonce à se présenter aux élections présidentielles qui se tiennent cette année.

Dans un dernier chapitre, Stéphane Mantoux se penche sur les différentes problématiques historiographiques soulevées par l’Offensive du Têt – ce qui l’amène à traiter de la mémoire de l’événement, telle que véhiculée par les historiens et la classe politique américaine. Les communistes vietnamiens ont-ils procédé à des exécutions massives de Sud-Vietnamiens dans les zones conquises ? La bataille de Khe Sanh était-elle une diversion ? Quel a été le rôle de la presse américaine dans la couverture des événements, son impact sur la société ? Les Américains ont-ils mené une stratégie adéquate ? Notons que l’auteur ne se limite pas à tenter de résoudre ces questionnements, mais les réinsère dans leur contexte mémoriel, dominé depuis longtemps par la mauvaise conscience et les polémiques sur le bien-fondé de l’engagement américain au Vietnam.

Au final, l’ouvrage constitue une heureuse mise à jour de nos connaissances sur cet événement capital de la Guerre du Vietnam en particulier – et de l’année 68 en général. Stéphane Mantoux – comme d’habitude, pour les habitués de son blog – a produit une synthèse au style limpide, à la structure sans faille, conciliant concision et érudition, volonté de dépasser les idées reçues et sens de la nuance. Et ce n’est là que son premier livre…

L comme... Landing Zone

La zone d'atterrissage pour les hélicoptères, pendant la guerre du Viêtnam. D'ordinaire, dans le jargon militaire américain, le terme désignait auparavant une zone prévue pour un débarquement amphibie. Mais pendant la guerre, il devient exclusivement associé aux hélicoptères. Les Landing Zones sont à la fois temporaires et permanentes et deviennent souvent les champs de bataille de la guerre du Viêtnam.

Déjà utilisés pendant la guerre de Corée, notamment par les Marines, les hélicoptères sont employés au Viêtnam pour acheminer les hommes sur le terrain ou les rapatrier. Comme le terrain du Sud-Viêtnam est souvent recouvert de jungle ou de forêt, les Américains larguent des bidons d'essence ou de napalm suspendus à des filets sur des hélicoptères, pour nettoyer une zone délimitée pour l'atterrissage. Des bombes sont également spécialement conçues pour ce faire, la plus célèbre étant sans doute la monstrueuse BLU-82 Daisy Cutter ("Faucheuse de marguerites").

Les Landing Zones permettent aux Américains d'insérer rapidement des troupes dans des endroits isolés ou difficiles d'accès. Parfois elles servent aussi d'appât pour les forces ennemies. Le plus souvent, les Landing Zones sont contestées par les communistes et deviennent le lieu de violents combats. Une LZ sous le feu devient une "hot LZ". L'une des LZ les plus connues est la LZ "X-Ray", dans la vallée de Ia Drang, où a lieu un combat particulièrement dur pendant la campagne de Ia Drang, en novembre 1965.

Le 17 novembre 1965, le 2/7th Cavalry, qui a pris part à la bataille de Ia Drang les jours précédents, quitte la LZ X-Ray pour rejoindre la LZ Albany, à 4 km au nord-nord-est. En chemin, le bataillon américain est pris en embuscade par le 8ème bataillon du 66ème régiment nord-viêtnamien. Le bataillon américain est décimé : il compte 155 tués et 124 blessés avant d'être dégagé. Sur la carte, on voit très bien le schéma classique de l'embuscade en L, côté nord-viêtnamien. Source :
Randal Scott BEEMAN, "Landing Zone", in Spencer C. TUCKER (éd.), THE ENCYCLOPEDIA OF THE VIETNAM WAR. A Political, Social, and Military History, Second Edition, ABC-Clio, 2011, p.619-621.


Les LZ sont souvent défendues par des mitrailleuses. Les forces américaines, au sol, marquent leur position avec des grenades fumigènes, souvent de couleur, et les hélicoptères approchent en restant à ras du sol, sans forcément atterrir. Les troupes sautent et s'éloignent des machines tandis que d'autres soldats y ramènent les blessés ou prennent le ravitaillement. Pour les équipages d'hélicoptères, c'est l'une des missions les plus risquées car ils sont fréquemment sous le feu de l'ennemi, et les pertes sont à l'avenant.


Pour en savoir plus:


Randal Scott BEEMAN, "Landing Zone", in Spencer C. TUCKER (éd.), THE ENCYCLOPEDIA OF THE VIETNAM WAR. A Political, Social, and Military History, Second Edition, ABC-Clio, 2011, p.619-621.

Troisième interview : La voie de l'épée (Michel Goya)

A son tour, Michel Goya, qui tient le blog La voie de l'épée et qui a lu L'offensive du Têt, a bien voulu me poser quelques questions sur le livre. Merci à lui.


L'offensive du Têt est relativement mal connue du grand public français. Quelles en sont les grandes étapes et les originalités ?

Effectivement, l'offensive du Têt reste mal connue du grand public français, à l'image de la guerre du Viêtnam, d'ailleurs. Il faut dire que l'historiographie est dominée par les Américains et que peu de chercheurs français s'y intéressent -sauf en lien avec la guerre d'Indochine, généralement.

Les grandes étapes sont le reflet du plan communiste. Il y a d'abord la phase de diversion, prévue pour attirer les troupes américains hors des zones côtières et peuplées, de façon à dégarnir les villes pour la phase principale de l'offensive. Elle commence à l'automne 1967 avec des attaques sur des points proches des frontières du Sud-Viêtnam. Le camp des Marines à Con Thien, au sud de la zone démilitarisée, subit ainsi un siège en règle et un pilonnage d'artillerie en septembre 1967, les premières escarmouches ou assauts ayant commencé en avril-mai. En octobre, les communistes attaquent par surprise la ville de Loc Ninh, au nord de Saïgon, près de la frontière cambodgienne et, contrairement à leur habitude, s'y maintiennent. En novembre, cette « bataille des frontières » culmine autour de Dak To, sur les Hauts-Plateaux, où la 173ème brigade aéroportée bute dans plusieurs régiments nord-viêtnamiens retranchés sur des hauteurs, notamment la colline 875, où les combats sont particulièrement violents. Enfin, durant la majeure partie de l'année 1967, les Nord-Viêtnamiens investissent les environs du camp de Khe Sanh, au nord-ouest du Sud-Viêtnam, au sud de la zone démilitarisée et à la frontière du Laos, pour en faire le siège. L'objectif de la phase de diversion n'est pas véritablement rempli : les troupes américaines dépêchées en renfort sont fréquemment redéployées vers les zones côtières ou près des villes d'où elles étaient venues. En revanche, cette diversion a contribué à fixer l'attention des Américains, et en premier lieu de leur commandant, Westmoreland, sur les frontières, et les pertes ont parfois été lourdes, comme celles des « Sky Soldiers » à Dak To.
 

lundi 30 septembre 2013

Vidéo : Battlefield Vietnam, épisode 4 : Showdown on the Iron Triangle (1999)

Le quatrième volet de la série documentaire Battlefield Vietnam (1999), de PBS, revient sur l'incapacité des Américains à déloger le Viêtcong de ses sanctuaires au nord de Saïgon, le Triangle de Fer et les War Zones C et D, adossées au Cambodge. Dès 1966, les opérations search and destroy se heurtent à un ennemi très évasif, qui joue de la proximité de la frontière et surtout des complexes de tunnels parmi les plus importants du Sud-Viêtnam. Les grandes opérations de 1967, Cedar Falls et Junction City, ne réussissent pas non plus à emporter la décision, en dépit des moyens considérables qui sont engagés et d'une tentative délibérée de terre brûlée pour Cedar Falls, dans le Triangle de Fer. Le documentaire a l'avantage de bien mettre en perspective les limites des choix américains dès 1966 et le renforcement du dispositif, mais s'attarde peut-être trop sur Cedar Falls et pas assez sur Junction City.


K comme... Kit Carson Scouts

Les Kit Carson Scouts sont d'anciens communistes, cadres politiques ou militaires souvent, qui ont fait défection, et qui acceptent de participer au combat à côté de soldats américains, australiens ou thaïlandais, souvent comme éclaireurs mais aussi parfois comme soldats, interprètes ou agents de renseignement. Les Américains procèdent ainsi à partir de mai 1966, lorsqu'un groupe du Viêtcong fait défection dans le secteur du 9th Marines. Les communistes répandent alors une rumeur selon laquelle Ngo Van Bay, un des défecteurs, a été horriblement torturé avant d'être exécuté. Le commandant du régiment envoie Bay et deux de ses camarades dans les villages pour rassurer les paysans. L'effet est tel que les Américains décident d'employer les défecteurs viêtcong du programme sud-viêtnamien Chieu Hoi ("Bras Ouverts") pour aider leurs opérations militaires ou de pacification. Bientôt, toutes les unités de Marines ou presque dans la zone tactique du Ier corps utilisent des Viêtcongs retournés.

Le programme des Kit Carson Scouts naît officiellement en octobre 1966 : le nom aurait été proposé par le général Nickerson, commandant la 1st Marine Division, qui a des ascendances indiennes et qui se trouve être un "mordu" de l'histoire de la conquête de l'ouest américain. Le nom Kit Carson rappelle cet aventurier américain du XIXème siècle, à la fois homme de la frontière, agent indien et soldat américain. D'octobre à décembre 1966, la IIIrd Marine Amphibious Force crédite ses unités Kit Carson Scouts de la mort de 47 Viêtcongs, de la prise de 16 armes et de la découverte de 18 mines ou tunnels. Westmoreland encourage bientôt l'initiative pour toutes les forces américaines au Viêtnam. A la mi-1968, ce sont plus de 700 Viêtcongs retournés qui servent avec les troupes sur le terrain. Beaucoup d'entre eux opèrent avec les patrouilles longue distance des Special Forces, ou conduisent les Américains vers les caches, tunnels ou dépôts viêtcong ou nrod-viêtnamiens. Les Kit Carson Scouts sont également utiles pour le programme de pacification car ils sont plus écoutés des paysans que les agents du gouvernement sud-viêtnamien... après le retrait américain, la plupart demande à rester auprès des unités de l'ARVN. Après la chute du Sud en 1975, beaucoup, capturés, sont exécutés ou emprisonnés par les vainqueurs. 


Pour en savoir plus :


Clayton D. LAURIE, "Kit Carson Scouts", in Spencer C. TUCKER (éd.), THE ENCYCLOPEDIA OF THE VIETNAM WAR. A Political, Social, and Military History, Second Edition, ABC-Clio, 2011, p.596.

dimanche 29 septembre 2013

J comme... Junction City

La deuxième opération search and destroy menée à l'échelon du corps d'armée par les Américains au Sud-Viêtnam, et l'une des opérations les plus importantes de la guerre. Elle dure du 22 février au 14 mai 1967 et implique 4 bataillons sud-viêtnamiens et 22 bataillons américains, tirés des 1st, 4th, 9th et 25th Infantry Divisions ; le 11th Armored Cavalry Regiment ; les 196th Infantry et 173rd Airborne Brigades. Junction City fait suite à Cedar Falls, mais avait été planifiée avant, dès la fin 1966. A la dernière minute, le MACV obtient des renseignements faisant état de la présence d'un QG viêtcong dans la zone du Triangle de Fer, qui sera donc visé par Cedar Falls. DePuy, le commandant de la 1st Infantry Division, s'oppose à Seaman, le chef de la IInd Field Force qui a obtenu le report, mais ce dernier est soutenu par Westmoreland. Junction City est encore retardée d'un mois pour résoudre les problèmes opérationnels qui se sont présentés durant Cedar Falls.

L'objectif de Junction City est de détruire là jusque là très évasive 9ème division viêtcong, commandée par le général nord-viêtnamien Hoang Cam, qui commandait déjà un régiment à Dien Bien Phu. La 9ème division opère dans la War Zone C, un sanctuaire viêtcong au nord-ouest de Saïgon, une zone plate et marécageuse près de la frontière cambodgienne, entrecoupée de rizières et de jungle. La montagne Nui Ba Den, qui culmine à plus de 1 000 mètres, domine le terrain ; découpée de grottes, les Américains suspectent qu'elle abrite par ailleurs le QG de l'Office Central pour le Sud-Viêtnam, autrement dit celui du Viêtcong au Sud.

La 3rd Brigade de la 4th Infantry Division et la 196th Infantry Brigade doivent prendre des positions de blocage à l'ouest. La 1st Infantry Division est à l'ouest. La 173rd Airborne Brigade et la 1st Brigade, 1st Infantry Division bloquent au nord. Le 11th Armored Cavalry Regiment à droite et la 2nd Brigade, 25th Infantry Division à gauche balaieront ensuite du sud vers le nord ce gigantesque fer à cheval inversé.

L'opération Junction City commence le 22 février 1967 par le largage du 2nd Battalion, 503th Infantry de la 173rd Airborne Brigade, le seul lâcher massif de parachutistes de toute la guerre, près de la frontière cambodgienne. Puis 249 hélicoptères déposent 8 bataillons d'infanterie sur les positions de blocage au nord, dans une des plus grandes opérations aéromobiles du conflit. Le jour suivant, les forces au sud commencent à remonter vers le nord dans la poche. Le 28 février, la 173rd Airborne Brigade découvre le bureau d'information clandestin du Viêtcong, avec un laboratoire photo souterrain. Le même jour, à l'est, la 1st Infantry Division engage un bataillon nord-viêtnamien. Le 10 mars, le 272ème régiment viêtcong attaque un bataillon de sapeurs qui construit un camp pour les Special Forces à Prek Klok, qui sont repoussés par les unités de soutien, notamment une d'artillerie qui tire au canon débouché à zéro.

Le 18 mars, la phase II de Junction City démarre pour nettoyer la zone est de la War Zone C. La 173rd Airborne Brigade est remplacée par la 1st Brigade, 9th Infantry Division. Durant les deux semaines suivantes, trois engagements majeurs vont se succéder très rapidement. Pendant la nuit du 19 mars, une Troop de cavalerie mécanisée de la 9th ID manque d'être submergée par le 273ème régiment viêtcong : les GI's restent enfermés dans leurs M113 pendant que l'artillerie tire des obus Beehive à fléchettes sur leur position contre les assaillants. A l'aube du 21 mars, sous le commandement du général Hoang Cam, le 273ème régiment de la 9ème division et le 16ème régiment nord-viêtnamien attaquent  un bataillon du 22nd Infantry, 4th ID, qui protège une unité d'artillerie à la Firebase Gold, près de Suoi Tre. Il faut deux autres bataillons américains pour déloger les assaillants et le général Hoang Cam reconnaît dans ses mémoires avoir subi de lourdes pertes. Enfin, près de la LZ George, le 1st Battalion, 26th Infantry, commandé par Alexander Haig, est assailli par le 271ème régiment viêtcong et par un bataillon du 16ème régiment nord-viêtnamien. Ceux-ci sont repoussés par l'artillerie, par les gunships et l'aviation.

Une phase III rajoutée démarre le 15 avril, avec une brigade "flottante", composée d'un bataillon de la 25th Infantry Division et d'un bataillon de l'ARVN, qui patrouillent dans la War Zone C. Les unités de la 9th Infantry Division remplacent la 196th Infantry Brigade près de la montagne Nui Ba Den. Les patrouilles ne rencontrent que peu de résistance. Sur le plan tactique, Junction City est un succès. Les Américains perdent 282 morts et 1 576 blessés, 3 chars, 4 hélicoptères, 5 canons et 21 véhicules blindés, mais revendiquent la mort de plus de 2 700 ennemis. Mais sur le plan stratégique, comme de nombreuses autres opérations search and destroy, c'est un échec : les 3 régiments de la 9ème division viêtcong, malmenés, n'en prennent pas moins part à l'offensive du Têt moins d'un an plus tard et occupent encore la War Zone C. Pire : Giap, rendu prudent par cette opération, déplace l'infrastructure du Viêtcong au Cambodge, où se trouve déjà des formations nord-viêtnamiennes. Les Américains sont contraints de continuer leur stratégie d'attrition, sans pouvoir toucher au coeur de la puissance adverse.


Pour en savoir plus :


David T. ZABECKI, "Iron Triangle", in Spencer C. TUCKER (éd.), THE ENCYCLOPEDIA OF THE VIETNAM WAR. A Political, Social, and Military History, Second Edition, ABC-Clio, 2011, p.555-557.