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mercredi 13 novembre 2013

James H. WILLBANKS, The Battle of An Loc, Indiana University Press, 2005, 227 p.


Après avoir refait la fiche de l'ouvrage du général Lam Quang Thi qui donnait un point de vue sud-viêtnamien sur la bataille d'An Loc (1972), je reviens sur un "classique" à propos de cette même bataille, l'ouvrage de l'historien américain James H. Willbanks. Willbanks, ancien lieutenant-colonel de l'US Army devenu historien, a participé lui-même, en tant que conseiller auprès de l'armée sud-viêtnamienne, à la bataille. Il avait signé, en 1993, un premier papier pour Combat Studies Institute, sur la bataille d'An Loc. Après avoir écrit un ouvrage sur les dernières années de la guerre du Viêtnam et la viêtnamisation, Willbanks revient à la bataille d'An Loc en utilisant des sources américaines, sud-viêtnamiennes et surtout nord-viêtnamiennes, qui sont désormais davantage disponibles. On sent cependant à la lecture de l'introduction que Willbanks cherche surtout à insister sur la participation américaine à la bataille, celle des conseillers militaires et de l'aviation, essentiellement.

Le premier chapitre rappelle le développement de l'armée sud-viêtnamienne après le retrait américain, progressif, dès 1969. La situation de l'ARVN est peut-être vue sous un angle un peu trop optimiste, même si l'historien rappelle la débâcle de l'opération Lam Son 719 au Laos en février 1971 (mais a contrario valorise sans doute un peu trop l'incursion cambodgienne d'avril-mai 1970). Le retrait américain continue : en mars 1972, il ne reste plus que deux brigades au Sud-Viêtnam (3rd Brigade, 1st Cavalry Division à Bien Hoa et la 196th Light Infantry Brigade à Da Nang). Il reste aussi un peu plus de 5 000 conseillers auprès de l'armée sud-viêtnamienne. L'USAF maintient encore cependant plus d'une centaine d'appareils et l'US Navy dispose aussi de deux porte-avions dans le golfe du Tonkin. Au départ, Américains et Sud-Viêtnamiens ne croient pas à une offensive d'envergure en 1972, et ne s'y rallie qu'au printemps de cette même année : ils pensent que l'effort portera sur les deux zones tactiques du nord du pays (I et II) avec un effort moindre autour de Saïgon.
 

mardi 8 octobre 2013

R comme... Ranch Hand (opération)

Le nom de code, pendant la guerre du Viêtnam, de l'opération d'épandage de pesticides. Ranch Hand part en fait de deux objectifs : dénier au Viêtcong le couvert de la jungle mais aussi lui interdire l'utilisation des récoltes au Sud-Viêtnam. En 1961, devant la montée en puissance du Viêtcong, le président Diêm demande une aide américaine accrue. Le 30 novembre, le président Kennedy approuve l'emploi des pesticides au Sud-Viêtnam.

A l'époque, si des millions de litres de pesticides sont utilisés dans l'agriculture américaine, l'armée n'a pas développé le programme chimique depuis une bonne décennie, même si le petit détachement baptisé Small Aerial Spray Flight (SASF) s'est converti du C-47 au C-123. Après une expérimentation très réussie d'épandage de défoliants en 1959 à Camp Drum, et suite à une visite du vice-président Johnson au Sud-Viêtnam en mai 1961, un centre de contre-insurrection conjoint américano-viêtnamien est créé. Sa tâche principale est d'évaluer l'emploi de pesticides contre le couvert de la jungle et les récoltes sous le contrôle du Viêtcong. Le docteur James Brown, commandant adjoint du US Chemical Warfare Center, supervise les essais.

Les problèmes sont nombreux. Les Américains ne connaissent presque rien du couvert végétal viêtnamien, et ils ne disposent au départ que de vieux C-47, même si des hélicoptères H-34 Chocktaw sont disponibles, de même que quelques turbines au sol. Les succès des tests de Brown entraînent une demande d'expédition du SASF au Sud-Viêtnam. En prévision de l'ordre du président Kennedy, 6 C-123 arrivent sur place le 28 novembre 1961, équipés du nouveau diffuseur MC-1, dans le cadre de l'opération Farm Gate. Le 7 janvier 1962, 3 C-123 se posent à l'aéroport de Tan Son Nhut près de Saïgon. Ils commencent leur mission le 12 janvier en visant une route au nord de Saïgon, dégageant le couvert autour de la voie ; puis des mangroves du delta du Mékong, autour des zones côtières productrices de riz, sont visées.

Les équipages utilisent alors les agents bleu et violet (noms de code pour différents herbicides) mais les résultats sont moins importants qu'escomptés. Après de nouveaux tests en Floride, le nombre de buses sur chaque aile est réduit de 42 à 35, de façon à augmenter la quantité répandue par chacune. En outre, les missions sont dangereuses, car les appareils doivent voler très bas, en ligne droite, à vitesse réduite, ce qui les rend vulnérables aux armes antiaériennes, surtout après 1963. Les 3 appareils engagés passent de 60 missions en 1962 à plus de 270 en 1964. Les difficultés augmentent car ils opèrent maintenant de plus en plus dans les provinces au nord, qui contrairement à celles du sud, ont une relief plus découpé.

Après l'incident du golfe du Tonkin, les tactiques sont quelque peu modifiées. Les missions de destruction de récoltes sont effectuées par des hélicoptères. Le 3 octobre 1964, les équipages de Ranch Hand, qui opèrent avec des observateurs sud-viêtnamiens à bord, larguent leur cargaison sur la War Zone D, visant des récoltes. Les rizières, souvent placées dans des vallées ou de petites clairières dans la jungle, nécessitent parfois des approches relevant parfois du bombardement en piqué. Un quatrième appareil vient renforcer le groupe en décembre.

En 1965, les équipages initiaux, qui servaient pour un temps très court, sont remplacés par d'autres qui effectuent le tour de service réglementaire. En novembre, 3 UC-123B rejoignent l'inventaire. Si l'agent bleu reste utilisé contre les récoltes, le moins coûteux et plus efficace agent orange est désormais employé pour la défoliation de la jungle. Un détachement opère désormais à partir de Da Nang contre la piste Hô Chi Minh. En 1966, l'unité compte 14 appareils, et 25 en 1968. En 1969, on compte 33 appareils de la version C-123K améliorée. En octobre 1966, le 309th Spray Flight est devenu le 12th Air Commando Squadron. L'escadrille se déplace à Bien Hoa pour améliorer la logistique de l'opération. 

L'expansion de l'unité conduit les appareils à effectuer parfois d'autres missions : transport pendant l'offensive du Têt, ou missions spéciales au Laos ou en Thaïlande. En 1965 cependant, les avions accomplissent près de 900 missions pour leur épandage, et plus de 5 700 en 1968. Mais, en 1969, une étude de cinq ans du National Cancer Institute montre au département de la Défense que l'exposition aux pesticides peut entraîner de graves problèmes de santé. Le mécontentement de l'opinion publique grandit quand le Cambodge affirme qu'une bonne partie de son territoire a été visé par des épandages chimiques. En conséquence, l'opération Ranch Hand est progressivement réduite. Dès la mi-1970, le 12th Air Commando Squadron ne compte plus que 8 appareils et se trouve sur la base aérienne de Phan Rang, utilisant l'agent blanc au lieu de l'agent orange. Les trois dernières missions sont effectuées le 7 janvier 1971.


Pour en savoir plus :


Charles J. GASPAR, "Ranch Hand, Operation", in Spencer C. TUCKER (éd.), THE ENCYCLOPEDIA OF THE VIETNAM WAR. A Political, Social, and Military History, Second Edition, ABC-Clio, 2011, p.958-960.

dimanche 6 octobre 2013

Cecil B. CURREY, Victory at Any Cost. The Genius of Viet Nam's Gen. Vo Nguyen Giap, The Warriors, Potomac Books, Inc, 2005, 401 p.

 
 
Etrange sentiment que je ressens après avoir relu, par le plus grand des hasards, cette biographie de référence du général Giap, qui est décédé hier à l'âge vénérable de 102 ans. Ancien membre de l'armée américaine, qu'il a quitté en 1992 avec le grade de colonel, Cecil Currey a commencé à écrire sur la guerre du Viêtnam à partir de 1981. On lui doit aussi une biographie d'Edward Lansdale. Comme le dit John Keegan dans la préface, ce travail aide à mieux comprendre pourquoi Giap est l'un des plus grands hommes militaires du XXème siècle. Le génie de Giap réside dans ses capacités d'organisateur, sa patience et sa persévérance, une volonté de fer, la capacité à apprendre de ses erreurs, et celle de persuader des millions de ses confrères viêtnamiens de supporter le prix de la victoire à n'importe quel prix. Peu de généraux peuvent se vanter d'avoir successivement triomphé des Français, des Américains et des Chinois. Giap est pourtant parti de rien ou presque, et sans aucune formation militaire. Il a été attiré par Napoléon dans ses lectures, mais sa stratégie, profondément ancrée dans l'héritage viêtnamien, joue sur la géographie, le temps, et l'évasion face à des engagements soutenus pour contrer des forces occidentales supérieures qui se reposent sur la rapidité de réaction, la technologie moderne et une logistique effarante.

Comme le rappelle l'auteur, cette biographie conclut un cycle de trois ouvrages consacré à la guerre du Viêtnam. Le premier, paru en 1981, mettait en évidence l'échec de l'armée américaine au Sud-Viêtnam, qui tenait, pour Currey, à l'échec du commandement. Puis, Currey s'intéresse à Lansdale, personnage un peu mystérieux qui avait préconisé d'autres solutions pour mener la guerre (1988). C'est alors qu'il en vient à s'intéresser à l'ennemi : Giap. Il a épluché la plupart des sources disponibles, et il est même allé jusqu'à rencontrer Giap et à l'interviewer en décembre 1988. Une deuxième tentative, malheureusement, se soldera par un échec l'année suivante.



Vo Nguyen est né à An Xa, en 1911, d'un père et d'une mère issus de la classe moyenne, dans une région bien connue pour sa fierté nationaliste et sa réticence face au colonisateur français. Il se distingue à l'école où il se frotte à la langue et à la culture française, en plus d'être déjà fascinés par les héros de l'histoire viêtnamienne, comme Le Loi. Il entre dans un lycée de Hué ouvert par le père de Diêm, le futur dirigeant sud-viêtnamien, en 1925. Il est en contact avec les idées nationalistes, puis communistes, puisqu'il lit Le procès de la colonisation française de Hô Chi Minh, sous le manteau, en 1926. Il est finalement chassé du lycée en 1927.

La rébellion anti-française est alors divisée entre nationalistes et socialisants, qui eux-mêmes sont éclatés en plusieurs groupes. Giap rejoint d'abord le Tan Viet, en 1927, non communiste mais à la rhétorique marxiste. La mutinerie de Yen Bai, en 1930, suivie d'un soulèvement organisé par les communistes, échoue complètement. La répression française est féroce. Giap, devenu journaliste, est arrêté et emprisonné entre 1930 et 1932. Il parvient à poursuivre des études à Hanoï grâce à la bienveillance de Louis Marty, qui travaille à la Sûreté du gouvernement général d'Indochine, qui est espère faire de ce brillant élève un modèle pour les Viêtnamiens sous domination française.

Il enseigne l'histoire de la France de 1789 au XXème siècle et se prend de passion pour Napoléon, qui devient d'ailleurs un des surnoms que lui attribue ses élèves avec celui de "général". C'est à ce moment-là qu'il fonde son propre journal antifrançais et qu'il rejoint, déçu par le Tan Viet, le parti communiste indochinois, en 1937. En mai 1940, Giap part avec Pham Van Dong pour le sud de la Chine, où se trouve Hô Chi Minh. Sa femme est arrêtée un an plus tard par les autorités françaises : abominablement torturée, elle meurt peu après en prison, quelques semaines après sa soeur, autre rebelle, qui a été fusillée.

En Chine, auprès de la 8ème armée de route intégrée au Kuomintang, Giap observe l'appareil militaire des communistes chinois. Il aurait peut-être même visité Mao dans le nord de la Chine. Il lit les ouvrages de Mao et y pioche pour former sa propre stratégie : s'il reconnaît l'importance du combat armé par les paysans, il insiste sur la lutte politique dans les centres urbains et ajoute des emprunts à Napoléon. Dès la fin 1940, Giap, sur ordre d'Hô Chi Minh, jette les premières bases du parti de la résistance aux Français en s'implantant parmi les montagnards du Nord-Tonkin. En 1941, 3 des 9 districts de la province de Cao Bang sont déjà sous son contrôle. Giap apprend les langues des montagnards, fait de la propagande via des publications, installe une structure administrative qui prend la place de celle des Français bien peu présents dans la région avec la menace japonaise et la défaite de 1940. Hô franchit la frontière en février 1941 et s'installe dans la grotte de Pac Bo. Il enseigne à Giap qu'il faut gagner la population, qui fournira ensuite tous les moyens de la lutte armée. En 1943, le Viêtminh compte déjà plus de 3 000 hommes et commence à fabriquer ses premières armes artisanales, dont des mines. Les Français réagissent cependant, et mènent la vie très dure au Viêtminh entre septembre 1943 et juin 1944. Giap mène ses premières embuscades et autres accrochages avec les Français à l'échelle de la section.

Avec l'effondrement du régime vychiste, Giap veut lancer l'insurrection, en juillet 1944. Mais Hô s'y oppose, ne jugeant pas le moment propice. Il le charge au contraire de mettre sur pied une véritable armée, à partir de rien. Le 22 décembre 1944, Giap passe en revue les premiers 34 combattants du Viêtminh, munis d'armes dépareillées dont certaines remontent à la guerre russo-japonaise de 1905. Deux jours plus tard, ses hommes attaquent avec succès un premier poste français, grâce à un excellent réseau de renseignement. Giap ne se contente pas de créer une armée régulière : il fonde aussi des unités locales, capables de mener de petites actions de combat dans leurs districts, et des unités d'autodéfense villageoises, qui se chargent des tâches quotidiennes de l'insurrection, localement. Les meilleurs combattants passent de l'une à l'autre : c'est le peuple en armes. Après le coup de force japonais du 9 mars 1945, le Viêtminh est requis par l'OSS et les Américains à des fins de renseignement. Giap en profite pour étendre l'influence du mouvement sur le reste du Tonkin et attaque les Japonais pour montrer sa détermination. Le 16 juillet, une équipe de l'OSS, dirigée par le major Patti, est parachutée en territoire viêtminh.

Les Américains font larguer des armes modernes, dont des mortiers de 60 mm, des mitrailleuses, des bazookas et des armes légères, pour mieux équiper le Viêtminh. Ils forment aussi une élite de partisans à leur maniement, à charge pour eux de former les autres. Le 15 août, grâce à la radio apportée par les Américains, Hô est l'un des premiers Viêtnamiens à apprendre la capitulation japonaise. Le Viêtminh descend alors sur Hanoï mais la résistance d'une garnison japonaise à Thai Nguyen retarde sa progression. Le vide du pouvoir créé par la situation permet au Viêtminh de s'imposer très largement dans une bonne partie du Viêtnam. Les Français, eux, veulent récupérer leur colonie tandis que le Viêtminh installe son propre gouvernement où Giap se retrouve ministre de l'Intérieur, tout en dirigeant l'appareil militaire.

La proclamation d'indépendance est faite par Hô Chi Minh le 2 septembre 1945, jour même de la signature de la capitulation par le Japon. Bientôt les troupes nationalistes chinoises et les Anglais occupent respectivement le nord et le sud de l'Indochine en vertu des accords de Potsdam. L'ancien empereur Bao Dai, qui s'est d'abord rallié au Viêtminh avant de s'en écarter, observe que Giap n'appartient pas aux vieux combattants du communisme comme Hô, exilés en Chine ou en URSS, mais à un deuxième groupe, souvent des anciens professeurs, influencés par la culture française.

Giap, qui fait une tournée d'inspection dans le Sud début 1946, organise le Viêtminh en vue d'une lutte armée contre les Français. Il est bientôt impossible de trouver un accord avec ces derniers. Pour avoir les mains libres, le Viêtminh, qui a d'abord misé sur un front national uni contre le colonisateur, se débarrasse des nationalistes, souvent par la violence, à partir de mars 1946. Giap, pour renforcer ses troupes encore mal armées et disparates, s'assurent le concours de 1 500 anciens soldats japonais, menés par 230 sous-officiers et 47 officiers de la Kempetaï, et commandés par le colonel Mukuyama de l'état-major de la 38ème armée impériale. Giap fait exécuter par ses agents, en juillet 1946, des centaines d'adversaires nationalistes du Viêtminh. Leclerc est remplacé, ce même mois, par le général Valluy, alors que les incidents se multiplient entre troupes françaises et les hommes du Viêtminh.

Après l'incident d'Haïphong en novembre, et les négociations dans l'impasse, Giap n'a d'autre choix que de lancer l'insurrection, le 19 décembre 1946, à Hanoï. Le Viêtminh y combat jusqu'en février 1947 avant de se replier dans la place forte du Nord-Tonkin. Pour décapiter l'insurrection, Valluy organise, en septembre 1947, l'opération Léa : un mouvement terrestre, aéroporté et amphibie contre le Viêt Bac, la place forte du Viêtminh. Lancée le 7 octobre, Léa manque de peu d'entraîner la capture de Hô et de Giap, pris au dépourvu. Giap tire les leçons de cette erreur : à l'avenir, le QG sera mobile, protégé par de la DCA et dispersé en plusieurs éléments. Anticipant les erreurs des Américains, Valluy croit avoir tué 9 500 viêtminh à la fin de l'année 1947, et en avoir mis hors de combat 30 000 en tout, chiffres probablement surestimés.

Giap reprend la stratégie de Mao, en l'adaptant au contexte. Il lui suffit de ne pas perdre contre l'adversaire, non de l'emporter à tout prix. Giap n'a pas suivi les cours d'une académie militaire, même dans les pays frères communistes. Il s'est formé sur le tas, et de par sa position de professeur d'histoire, il a longuement étudié, dès l'enfance aussi, les héros rebelles de l'histoire viêtnamienne. Pour mobiliser la population, il tire de cela l'idée qu'il faut associer étroitement patriotisme et socialisme. En outre, il faut gagner les civils en vivant parmi eux et en se comportant de manière exemplaire. Quand les soldats ne sont pas au combat, ils participent fréquemment aux tâches civiles dans leur secteur. Hô enseigne à Giap que l'unité politique doit préexister à la lutte armée. Giap puise chez Lénine, chez Mao, chez Clausewitz aussi. Mais il est capable de se départir, par exemple, des choix de Mao : l'assaut en vagues humaines, qu'il utilise fréquemment au départ, lui paraît bientôt de plus en plus inadapté. Par ailleurs, Giap emprunte beaucoup à Napoléon, un peu à Sun Tzu et peut-être même aux écrits de Lawrence d'Arabie. Il cherche à mobiliser la population sur une base politique, à endoctriner civils et soldats et user la volonté de l'adversaire par une guerre prolongée. Il reconnaît même avoir pris des éléments de la doctrine américaine !

Entre 1948 et 1950, Giap réorganise ses forces. La victoire de Mao, en 1949, offre au Viêtminh la possibilité de former ses sous-officiers et ses officiers, de se doter d'un équipement plus moderne et d'opérer, à partir de 1950, au niveau divisionnaire. Giap veille aussi à l'endoctrinement de la troupe, et établit un état-major avec des départements sur le modèle occidental. Il crée des régions militaires et divise l'Indochine en zones libres, occupées ou en zones de guérilla, pour déterminer les priorités. L'aide chinoise n'est vraiment massive qu'à partir de 1953 : en 1951, Giap ne reçoit que 20 tonnes d'approvisionnement par mois, contre 4 000 en juin 1954. Et il faut distribuer les ressources acquises : difficile au départ d'utiliser le millier de camions Molotova vu le terrain du Viêt Bac... Giap doit faire face à la tentative de pacification du delta du Tonkin par le duo Carpentier-Alessandri. Il donne l'ordre à la guérilla de disloquer les tentatives françaises. En réaction, les Français arment et organisent le million de Viêtnamiens catholiques présents dans le delta. Giap, par ailleurs, doit affronter au sein du parti la rivalité de son ancien complice Truong Chinh. Mais Giap parvient finalement à déjouer les manoeuvres et se rallie même Van Tien Dung, placé par Chinh pour le contrebalancer à la tête de la direction politique de l'armée. En octobre 1950, Giap se sent assez fort pour lancer une opération contre les postes français isolés le long de la RC 4. La retraite française se transforme en déroute : la France y laisse plus de 6 000 hommes, et de quoi équiper une division viêtminh. Giap a ce faisant sécurisé sa base arrière et sa liaison avec la Chine. De Lattre arrive en Indochine en décembre 1950. Il fortifie immédiatement le delta du Tonkin, mobilise les civils, alors que l'aide américaine se fait plus massive.

Encouragé par les conseillers chinois, Giap, qui sous-estime l'adversaire, pense que le moment est venu pour une offensive de grande ampleur. En janvier 1951, il lance ses troupes sur le delta. L'échec est coûteux face à la puissance de feu française alimentée par les Etats-Unis et face à une population, majoritairement catholique, hostile au Viêtminh. Le moral s'effondre. Giap doit se retirer ; De Lattre, malade, meurt bientôt d'un cancer. Il est remplacé par Salan. La bataille d'Hoa Binh, qui dure jusqu'en 1952, montre aux Français que l'armée viêtminh s'est grandement améliorée. Salan ne peut venir à bout du corps de bataille viêtminh. Giap y voit deux raisons : la difficulté à combattre sans front précis et le manque de réserves. Navarre remplace Salan en mai 1953. Il cherche à gagner du temps pour former l'armée viêtnamienne, auxiliaire de la France, et combattre d'abord au sud avant de se retourner contre le nord. Mais avec le mouvement viêtminh vers le Laos, Navarre approuve l'opération aéroportée pour occuper Dien Bien Phu.

Navarre espère créer une base aéroterrestre qui permette aux unités françaises de rayonner pour rechercher et détruire les divisions viêtminh. Mais les troupes ne s'enterrent pas bien et les bataillons aéroportés sont mal pourvus, d'ailleurs, pour le faire. Le renseignement français détecte l'approche des divisions de Giap, mais personne ne croit que l'artillerie viêtminh puisse menacer vraiment le camp et sa piste aérienne. Or, Giap veut lancer l'assaut dès le 25 janvier 1954, pressé par les conseillers chinois qui lui disent de procéder par vagues humaines, comme ils l'ont fait en Corée. Giap refuse et retarde l'attaque. L'assaut démarre le 13 mars 1954 grâce à un formidable effort logistique du Viêtminh. Parallèlement Giap lance des attaques en d'autres points pour distraire les réserves françaises. Son plan à Dien Bien Phu consiste d'abord à neutraliser la piste d'aviation, puis à prendre le secteur central et enfin la place forte au sud, Isabelle. Les Français sont surpris par la puissance de l'artillerie viêtminh, qui tire plus de 100 000 obus pendant la bataille. 75% des pertes françaises sont dues à l'artillerie. Giap lance ses troupes dans des assauts frontaux qui submergent rapidement Béatrice, Gabrielle et Anne-Marie.

Pendant que les Français tentent désespérément d'obtenir une intervention aérienne américaine, Giap prépare la deuxième phase de la bataille, qui commence le 30 mars. La bataille des 5 collines prend des allures de Verdun. Le Viêtminh ne sait d'ailleurs que faire des prisonniers collectés, car rien n'a été prévu pour eux, ou presque. En outre, Giap doit restaurer un moral chancelant parmi ses unités. La troisième phase de l'assaut démarre le 1er mai et submerge la place moins d'une semaine plus tard. La victoire de Giap n'a détruit que 4% du corps expéditionnaire français, mais l'effet politique et psychologique de la défaite de Dien Bien Phu est immense en France, à la veille des commémorations de la victoire de la Seconde Guerre mondiale. Le Viêtminh arrive en position de force à Genève : mais, suite aux pressions des Américains et de la Chine, le Viêtnam est coupé en deux à hauteur du 17ème parallèle. Les Américains, qui remplacent bientôt les Français au Sud, ne signent d'ailleurs pas le traité. Giap, lui, continue à maintenir la pression sur les Français et détruit le Groupe Mobile 100 sur les Hauts-Plateaux, en août 1954. C'est seulement le 10 octobre que Giap défile dans Hanoï à la tête de la 308ème division.

Giap devient alors vice-premier ministre du Nord-Viêtnam, Ministre de la Défense et chef des forces armées à la fois. L'armée compte 350 000 réguliers renforcés de plus de 200 000 miliciens. Mais au Sud, les choses se gâtent. Le régime de Diêm reçoit l'aide de Lansdale, qui organise des équipes spéciales pour semer le trouble au Nord. Sans grand succès. En revanche, elles poussent des centaines de milliers de catholiques du Nord à émigrer au Sud tant qu'il est encore temps. La réforme agraire enclenchée par le parti provoque des mécontentements. Il faut parfois envoyer l'armée pour réduire les opposants. Parallèlement Giap instruit l'artillerie, crée une aviation et une marine. Mais Diêm consolide son emprise sur le Sud et la réunification espérée par les dirigeants communistes n'aura pas lieu. Le Sud devra tomber par les armes.

Traqué par Diêm, le Viêtminh relance l'offensive en 1958. L'année suivante, le Nord prend les premières mesures pour soutenir la guérilla, alors que Diêm militarise de plus en plus l'administration. Le Politburo décide finalement, mené par Le Duan et ses partisans, de relancer la guerre au Sud. Giap commence à faire passer les anciens sudistes du Viêtminh réfugiés au Nord après 1954. Dès 1959, le Viêtcong attaque les conseillers américains qui épaulent Diêm. En décembre 1960 est créé le Front National de Libération, alors que le régime de Diêm commence à s'effriter. Malgré les moyens débloqués par l'administration Kennedy, le Sud-Viêtnam se délite progressivement. Les persécutions contre les bouddhistes, la défaite d'Ap Bac et la lassitude des Américains provoquent finalement la chute de Diêm en novembre 1963.

En 1964, le Viêtcong monte déjà des opérations à l'échelon du régiment. Giap jette déjà les bases d'une offensive contre Saïgon. Avec l'intervention directe des Américains après l'incident du golfe du Tonkin et le débarquement des premiers Marines, le Nord intensifie son soutien en refusant la négociation et en accélérant l'envoi de soldats réguliers au Sud. L'équilibre s'est rétabli avec l'arrivée des troupes américaines. Giap doit envisager une possible invasion du Nord, comment contrer les bombardements aériens sur le Nord et comment mener la guerre au Sud. L'URSS fournit bientôt les armes sophistiquées pour assurer défense aérienne et antiaérienne ; la Chine donne des hommes pour assurer les reconstructions. La campagne de Ia Drang, en octobre-novembre 1965, donne à Giap un aperçu des problèmes auquels il sera confronté avec les Américains. Surpris par la mobilité et par la puissance de feu de ces derniers, il réagit en préconisant de "coller aux ceinturons" pour éviter l'appui-feu américain, tout en évitant les grandes batailles rangées. Par ailleurs des ajustements tactiques sont réalisés pour contrer les hélicoptères et toute la population est mobilisée pour la lutte armée. Giap revient à la guérilla prolongée.

Les troupes de Giap ne gagnent plus de batailles pendant longtemps, mais ne perdent pas la guerre pour autant. Début 1967, le Viêtcong contrôle toujours une bonne partie du Sud-Viêtnam et les voies logistiques entre le Nord et le Sud sont maintenues et développées. Quand le Nord décide de lancer une offensive générale, début 1967, Giap y est hostile, en raison de sa stratégie de la guerre prolongée. Mais son grand rival Nguyen Chi Tanh, qui commande le quartier général politique et militaire au Sud, meurt en juillet 1967. C'est donc Giap qui doit se charger du plan de l'offensive du Têt. La phase de diversion détourne l'attention des Américains des villes, le véritable objectif, et continue de leur infliger des pertes. L'offensive, lancée les 30-31 janvier 1968, est une surprise quasi complète. Cependant, les unités sont souvent trop dispersées pour pouvoir obtenir l'effet de masse nécessaire. En outre, contrairement à ce qu'il avait prévu, les Sud-Viêtnamiens et les Américains n'hésitent pas à utiliser un appui-feu massif même en combat urbain. Le Têt est un désastre tactique, le Viêtcong en sort décimé, ses unités régulières ne pouvant plus opérer au-delà du bataillon. Mais Giap a montré que les Etats-Unis sont, depuis 1965, dans une impasse militaire complète. Il fait passer 90 000 hommes au Sud pour lancer la deuxième phase de l'offensive, en mai. Johnson reconnaît sa défaite et ouvre les négociations. Nixon lui succède. Mécontent du manque de progrès dans les tractations, il fait bombarder le Cambodge, sanctuaire logistique des communistes, dès mars 1969, et ordonne l'invasion un an plus tard. En septembre 1969, Hô Chi Minh meurt. Giap fait partie du trio qui dirige désormais le Nord-Viêtnam. Il continue la stratégie de guerre prolongée après la saignée du Têt, qu'il n'avait pas voulu mais qu'il a dû organiser.

Après les grandes opérations search and destroy du début 1967 contre les sanctuaires au nord de Saïgon, toute la logistique du Viêtcong a été déplacée au Cambodge. Tandis que la viêtnamisation s'accentue en 1969, Giap prépare ses troupes pour agir de nouveau en 1970. Par ailleurs la guerre se déplace au Laos et au Cambodge où Giap cherche à sécuriser davantage les voies logistiques. C'est pourquoi les Américains interviennent au Cambodge en 1970 puis lancent l'ARVN, seule, au Laos, en février 1971. L'opération tourne très mal pour les Sud-Viêtnamiens mais Giap a été contraint d'y engager ses réserves, et craint par ailleurs toujours une invasion du Nord. Le Politburo, grisé par le succès au Laos, ordonne pourtant à Giap de monter une offensive d'envergure pour faire tomber le Sud en 1972. Giap est contre mais doit encore une fois s'incliner. Les trois pinces de l'attaque, déclenchée à la Pâques 1972, sont successivement défaites, même si les combats durent jusqu'en septembre à Quang Tri. Giap a perdu 100 000 hommes mais les Nord-Viêtnamiens ont conquis du terrain au Sud et le régime de Saïgon a été fortement ébranlé. Néanmoins, Giap est privé du commandement de l'armée qui passe à Van Tien Dung.

Les accords de Paris sont signés en janvier 1973 et les Etats-Unis se retirent. Giap, malade, a dû être soigné en URSS en 1973-1974. Il revient à Van Tien Dung de planifier l'offensive finale contre le Sud à partir de l'automne 1973. L'armée du nord, qui opère désormais au niveau du corps d'armée, emporte finalement la décision en avril 1975, après une campagne de six mois. Après la chute du Sud, Giap voyage beaucoup dans le bloc communiste, en Afrique, en Asie et même à Cuba. En 1977, il préside à la création d'une académie militaire à Hanoï, alors que les incidents se multiplient avec les Khmers Rouges qui ont fait tomber le Cambodge en 1975.

Dès décembre 1977, les Viêtnamiens répliquent aux raids des Khmers et pénètrent au Cambodge. Les incidents montent aussi avec la Chine qui soutient Pol Pot. Les Viêtnamiens finissent par occuper la capitale cambodgienne en janvier 1979, ce qui déclenche la riposte chinoise, qui envahit le Viêtnam en février. Giap, ministre de la Défense, coordonne l'effort de l'armée avec Van Tien Dung. La Chine se retire en mars après avoir perdu 30 000 hommes. Giap, lui, perd son poste de Ministre de la Défense en 1980. Deux ans plus tard, il est éjecté du Politburo, remplacé par Dung. Giap est cantonné à des postes de second ordre et passe désormais beaucoup de temps dans sa villa de Hanoï. Il est définitivement écarté de toute responsabilité politique en 1991.

Giap a combattu pendant quasiment trente ans sans discontinuer, de 1944 à 1973. Son génie réside dans le fait d'avoir vaincu des adversaires beaucoup plus forts en étant en position de faiblesse. Formé sur le tas, il a souvent eu de bonnes intuitions, ce qui ne l'a pas empêché de commettre des erreurs. Il a beaucoup misé sur l'entraînement de ses hommes. Tactiquement, il n'a pu être défait complètement par les Français et les Américains. Stratégiquement, il a toujours associé le politique et militaire. Sur le plan logistique, il a su montrer de réelles qualités d'organisateur. Il a su apprendre de ses premiers contacts avec l'adversaire, tirer les leçons, s'adapter pour l'emporter. Il avait compris que la victoire passait par le fait de gagner la population sur les plans social et politique, ce qui lui permet de mener une guerre prolongée tout en marquant des points psychologiques pour user l'adversaire, à Dien Bien Phu ou pendant le Têt. Il ne vise pas une solution uniquement militaire. Là a résidé son triomphe face à ses différents adversaires.

vendredi 4 octobre 2013

P comme... Parrot's Beak

Le "Bec de Perroquet" est une partie du Cambodge, terminus de la piste Hô Chi Minh, qui s'avance sur la carte à l'intérieur du Sud-Viêtnam, au-dessus du delta du Mékong, au sud de la province de Tay Ninh et à l'ouest de celle de Hau Nghia, à une quarantaine de kilomètres de Saïgon. La route n°1 conduit d'ailleurs de Saïgon à Phnom Penh. Les communistes maintiennent des installations sur place qui leur permettent de s'infiltrer dans les zones tactiques des IIIème et IVème corps.

Les Sud-Viêtnamiens ont fréquemment réalisé des incursions dans le "Bec de Perroquet", mais les Américains sont au départ privés de ce droit. Le président Nixon autorise finalement le bombardement du Cambodge à partir de mars 1969, dans le cadre de l'opération Menu, par les B-52, mais les frappes sont maintenues secrètes. Début 1970, les communistes ont été rejetés au-delà de la frontière, au Cambodge. Les bases 367 et 706 des communistes restent installées dans le "Bec de Perroquet". C'est l'objectif de la troisième phase de l'invasion du Cambodge déclenchée le 1er mai 1970 par l'armée sud-viêtnamienne. La 9th Infantry Division américaine fournit l'appui d'artillerie et logistique seulement. L'ARVN progresse rapidement et découvre quantité de stocks d'armes et de munitions, tout en engageant des unités nord-viêtnamiennes et des Khmers Rouges jusqu'au nord et au sud de Phnom Penh.

L'invasion du Cambodge est le premier vrai test de la "viêtnamisation" et l'administration Nixon veut y voir un grand succès. En réalité, l'ARVN a dû aussi protéger les Viêtnamiens du Cambodge qui fuient les massacres commis par le régime du général Lon Nol contre cette minorité : elle a même dû soutenir des unités cambodgiennes mises en difficultés par des Nord-Viêtnamiens en plein repli. Lon Nol ne peut empêcher les communistes de réinvestir rapidement le "Bec de Perroquet". Malgré de nouveaux raids de B-52, cette base arrière sert de tremplin pour l'offensive de Pâques 1972 dans le secteur. Entre 1977 et 1979, c'est à partir de là que les Khmers Rouges lancent de nombreux raids contre le Viêtnam, et la zone sera dévastée par des opérations de représailles de l'armée viêtnamienne.


Pour en savoir plus :


John D. ROOTS, "Parrot's Beak", in Spencer C. TUCKER (éd.), THE ENCYCLOPEDIA OF THE VIETNAM WAR. A Political, Social, and Military History, Second Edition, ABC-Clio, 2011, p.879.

lundi 30 septembre 2013

Vidéo : Battlefield Vietnam, épisode 4 : Showdown on the Iron Triangle (1999)

Le quatrième volet de la série documentaire Battlefield Vietnam (1999), de PBS, revient sur l'incapacité des Américains à déloger le Viêtcong de ses sanctuaires au nord de Saïgon, le Triangle de Fer et les War Zones C et D, adossées au Cambodge. Dès 1966, les opérations search and destroy se heurtent à un ennemi très évasif, qui joue de la proximité de la frontière et surtout des complexes de tunnels parmi les plus importants du Sud-Viêtnam. Les grandes opérations de 1967, Cedar Falls et Junction City, ne réussissent pas non plus à emporter la décision, en dépit des moyens considérables qui sont engagés et d'une tentative délibérée de terre brûlée pour Cedar Falls, dans le Triangle de Fer. Le documentaire a l'avantage de bien mettre en perspective les limites des choix américains dès 1966 et le renforcement du dispositif, mais s'attarde peut-être trop sur Cedar Falls et pas assez sur Junction City.


vendredi 27 septembre 2013

F comme... Farm Gate (opération)

Cette opération est ordonnée par le président Kennedy le 11 octobre 1961 : l'USAF envoie un détachement de combat au Sud-Viêtnam, pour contrecarrer l'insurrection communiste. Elle forme le 4400th Combat Crew Training Squadron, surnommé "Jungle Jim", et qui fait appel à de vieux appareils à hélice pour former les pilotes viêtnamiens et mener des missions d'appui limitées. Les 155 hommes et officiers du détachement 2A de l'opération Farm Gate arrivent à Bien Hoa en novembre 1961. D'abord cantonnés à l'entraînement les 8 T-28, les 4 A-26 Invaders et les 4 C-47 se retrouvent employés au combat et à d'autres tâches de soutien.

Bientôt, Farm Gate inclut aussi des vols de reconnaissance et de soutien logistique pour les Special Forces. Le 6 décembre 1961, l'état-major conjoint de l'armée américaine autorise les appareils à mener des missions de combat, à condition qu'au moins un membre d'équipage viêtnamien soit présent à bord, pour justifier de "l'entraînement". Les T-28 et les B-26 deviennent l'ossature de l'effort, mais les pilotes, cantonnés aux missions que les Viêtnamiens ne peuvent accomplir, mal ravitaillés, mal logés, connaissent une chute de moral.

Le 31 décembre 1962, le président Kennedy introduit des changements structurels. En juillet 1963, le squadron devient le 1st Air Commando Squadron (Provisional), rattaché à la flotte aérienne du Pacifique. Il comprend 2 sections d'attaque avec 10 B-26 et 13 T-28 plus des sections de soutien avec 4 U-10 et 6 C-47, à Bien Hoa. Il y a aussi des détachements de B-26 à Pleiku et Soc Trang. Le nom de l'opération est conservé. Mais même ainsi, les appareils ne peuvent remplir la tâche : entre mai et août 1964, plus de 400 demandes de soutien aérien ne peuvent être honorées. Les appareils souffrent du manque de pièces détachées et les ailes des B-26 posent aussi problème. Finalement les B-26 et les T-28 sont remplacés par des A-1E Skyraiders. L'engagement américain, qui se fait de plus en plus important, aboutit à la formation d'une deuxième unité, le 602th Air Commando Squadron, sur Skyraiders, en octobre 1964, à Bien Hoa.

En mars 1965, avec l'intervention directe des Etats-Unis, la présence obligatoire d'un Viêtnamien est levée, les appareils remplacent les marquages sud-viêtnamiens par des marquages américains. Les 2 squadrons de Skyraiders effectuent désormais 80% des missions en soutien de l'ARVN. Avec l'augmentation de la présence américaine en 1966, le rôle de Farm Gate décline. Un des squadrons gagne Nha Trang puis la Thaïlande, l'autre Pleiku. L'opération s'annule d'elle-même quand ce second squadron rejoint aussi la Thaïlande fin 1967. Les Air Commando vont trouver à s'employer dans le cadre d'une autre contre-insurrection, au Laos cette fois.


Pour en savoir plus : 


William M. LEARY, "Farm Gate, Operation", in Spencer C. TUCKER (éd.), THE ENCYCLOPEDIA OF THE VIETNAM WAR. A Political, Social, and Military History, Second Edition, ABC-Clio, 2011, p.358-359.

E comme...enclave (stratégie)

C'est la stratégie choisie au début de 1965 par le président Johnson et ses conseillers, à savoir limiter la présence de troupes américaines à la zone côtière. Elle avait été suggérée par l'ambassadeur américain au Viêtnam, le général Maxwell Taylor, qui était alors opposé à l'envoi d'un nombre de troupes trop important. Cette stratégie vise en fait à laisser à l'ARVN la charge de l'essentiel des opérations de combat, soutenue par les Américains : elle est notamment appuyée par le département d'Etat. Elle révèle d'ailleurs les tiraillements au sein de l'administration Johnson quant à l'intervention directe des Américains au Sud-Viêtnam. L'idée est que la République du Viêtnam doit remporter la guerre, aidée par l'armée américaine qui tiendra la zone côtière fortement peuplée. Le département d'Etat pense que les communistes n'oseront pas se découvrir pour venir se heurter aux Américains, de peur de subir des pertes en raison de leur puissance de feu, mais n'envisage pas de toute façon que les Etats-Unis puissent gagner la guerre pour le Sud-Viêtnam.

Cette stratégie de l'enclave semble être un compromis pour limiter le plus possible les pertes américaines. L'ARVN reprendra le contrôle des campagnes, tandis que le gouvernement gagnera en légitimité et en crédibilité, puisque les Américains sécuriseront les points stratégiques. En mars 1965, les 3 500 Marines débarqués à Da Nang appliquent cette stratégie : ils ne protègent que la base aérienne et les installations logistiques ou de communication. Ils ne mènent pas d'opérations offensives contre le Viêtcong. Mais le général Westmoreland n'a jamais soutenu cette stratégie. Il fait remarquer que celle-ci va "bunkeriser" la troupe et faire perdre à l'armée américaine ses avantages en terme de mobilité et de puissance de feu. Westmoreland demande donc des troupes supplémentaires. Dès le 1er avril, Johnson envoie un bataillon de Marines en plus et 20 000 hommes des services. En outre, il autorise les Marines à participer à des opérations de combat dans un rayon de 70 km autour de Da Nang en tant que réserve de l'ARVN. Mais la piètre performance de celle-ci et la multiplication des assauts communistes en juin montrent que la stratégie n'est pas adaptée. Chaque semaine, les communistes détruisent l'équivalent d'un bataillon sud-viêtnamien et s'emparent d'une capitale de district. Le 7 juin, Westmoreland demande un effectif de 44 bataillons américains sous peine de voir le Sud-Viêtnam s'effondrer en six mois. Vingt jours plus tard, les forces américaines reçoivent l'autorisation d'engager l'ennemi près de la côté et à l'intérieur des terres, vers les Hauts-Plateaux.


Pour en savoir plus :


Clayton D. LAURIE, "Enclave Strategy", in Spencer C. TUCKER (éd.), THE ENCYCLOPEDIA OF THE VIETNAM WAR. A Political, Social, and Military History, Second Edition, ABC-Clio, 2011, p.345-346.

jeudi 26 septembre 2013

C comme... Cao Van Vien

Cao Van Vien est un général de l'ARVN, l'armée sud-viêtnamienne, et son chef d'état-major de 1965 à 1975. Né en 1921 à Vientane, au Laos, Cao Van Vien est le fils d'un marchand viêtnamien. Vien s'engage dans l'armée française et il est lieutenant en 1949. Après avoir servi comme officier d'état-major, il est envoyé au feu dans le Nord-Viêtnam. En 1953, il commande un bataillon dans le delta de la Rivière Rouge, près de Hanoï. Son ascension lui vaut une réputation de courage et de compétence. Il continue d'ailleurs sa formation en parallèle de sa carrière militaire puisqu'il obtient une licence de lettres à l'université de Saïgon en 1966. En 1956-1957, il a suivi un stage à l'US Army Command and Staff College de Fort Leavenworth.

En 1957, revenu des Etats-Unis, il devient le chef d'état-major de Ngo Dinh Diem, le président sud-viêtnamien. Vien a beaucoup de respect pour Diem et son frère Nhu. En novembre 1960, après une tentative de coup d'Etat manquée de la brigade aéroportée qui voit son colonel fuir au Cambodge, Diem propose le poste à Vien. Vien, qui n'a jamais sauté, suit en urgence une formation de parachutiste -à 39 ans !- pour combattre avec ses hommes. En novembre 1963, il refuse de prendre part au coup d'Etat contre Diem et il est brièvement emprisonné. Libéré, il reprend la tête de la brigade aéroportée avec laquelle il est blessé au combat en 1964, ce qui lui vaut une Silver Star.

A l'automne 1965, il devient chef d'état-major de l'armée sud-viêtnamienne et commande aussi la zone tactique du IIIème corps, autour de Saïgon. Il est à la fois chef de l'état-major et ministre de la Défense. Très proche de Thieu -leurs familles vivent dans les mêmes maisons-, Vien n'a cependant qu'une faible marge de manoeuvre, car le président-général surveille de près les militaires. Son rôle diminue avec l'intervention américaine et il cherche plusieurs fois à démissionner, notamment en 1970, pour reprendre un commandement de terrain, en vain. Pendant l'offensive du Têt, il mène lui-même son état-major, avec nombre d'officiers, pour faire le coup de feu contre les assaillants. Il déclare ensuite que les Américains ont manqué l'occasion de remporter la guerre après le Têt en ne menant pas d'offensive à grande échelle. Il déplore aussi de ne pas être consulté sur la viêtnamisation, qu'il estime mal adaptée à l'armée sud-viêtnamienne, qui n'y est pas préparée.

Il se fait l'avocat enthousiaste de l'incursion au Laos de février 1971, l'opération Lam Son 719, car dès 1965, il a plaidé pour fortifier le secteur au sud de la zone démilitarisée et pou occuper le Laos et barrer ainsi la piste Hô Chi Minh, tout en débarquant au Nord-Viêtnam, à Vinh, pour compléter le barrage. Vien reste au Sud-Viêtnam jusqu'au 28 avril 1975, où, constatant que l'offensive communiste va tout emporter, il se réfugie aux Etats-Unis avec sa famille. Pour lui, l'armée sud-viêtnamienne n'a pas démérité lors de cette campagne finale. Aux Etats-Unis, Vien publie deux documents pour l'US Army Center of Military History. Devenu simple citoyen, il meurt en Virginie en 2008.


Pour en savoir plus :


HO DIEU ANH AND SPENCER C. TUCKER, "Cao Van Vien", in Spencer C. TUCKER (éd.), THE ENCYCLOPEDIA OF THE VIETNAM WAR. A Political, Social, and Military History, Second Edition, ABC-Clio, 2011, p.170-171.

mardi 24 septembre 2013

La piste Hô Chi Minh

Une course contre la montre. C'est ainsi que John Prados voit l'histoire de la piste Hô Chi Minh, entre les Nord-Viêtnamiens qui la bâtissent pour ravitailler l'insurrection au Sud-Viêtnam, et les Américains qui cherchent à la détruire.

Le 19 mai 1959, le colonel Bo Vam, ingénieur du département de l'agriculture de l'armée nord-viêtnamienne spécialisé dans les questions logistiques, reçoit l'ordre de former le bataillon 301. Celui-ci comprend plusieurs centaines d'hommes armés de vieilles armes françaises de la guerre d'Indochine, qui sont envoyés à Vinh Linh, juste au nord de la zone démilitarisée, pour commencer à explorer les zones de passage possibles au Sud. Utilisant des paysans montagnards des collines à l'ouest de Vinh Binh, Bo Vam réalise un premier test en juin 1959. En août, un premier lot d'armes atteint les zones côtières de la guérilla au nord du Sud-Viêtnam, dans la province de Quang Ngai.

L'activité ne passe pas inaperçue des Sud-Viêtnamiens et des Américains. Le chemin emprunte en effet une portion du Sud-Viêtnam, autour de Khe Sanh, à la rencontre de la zone démilitarisée, du Nord-Viêtnam et du Laos. Un bataillon renforcé de l'ARVN stationne à Khe Sanh et patrouille le secteur. Malgré les précautions des Nord-Viêtnamiens, les Sud-Viêtnamiens comprennent vite qu'un flot commence à se déverser dans leur pays. L'administration Kennedy, à partir de 1961, très axée sur la contre-insurrection, va chercher à bloquer les infiltrations par terre et par mer.

Source : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/8/80/Ho_Chi_Minh_Trail_network_map.jpg


Les Nord-Viêtnamiens, qui créent le Groupe 559 (mois et année du premier groupe formé pour ce faire) pour s'installer au Laos et développer la piste, doivent faire face, par mer, à une force de jonques viêtnamiennes armées par les Américains. Au sol, ceux-ci vont commencer à créer les fameux camps de montagnards (Civil Irregular Defense Groups) avec les Special Forces qui sont notamment chargés de surveiller l'activité de la piste et de l'empêcher, si possible. Mais les Nord-Viêtnamiens renforcent le système, développent son réseau, affectent un régiment entier de sapeurs (le 70ème en fait le 301ème bataillon gonflé). Walt Rostow, conseiller à la sécurité nationale de Kennedy, propose dès ce moment-là d'occuper la partie du Laos correspondant au passage de la piste pour la couper. Les Marines déployés au Laos en 1962 lors des accords de paix doivent d'ailleurs collecter des renseignements pour ce faire. Mais l'état-major de l'armée américaine refuse ce plan car il estime qu'il faudrait plus de 100 000 hommes pour bloquer effectivement la piste, et Kennedy ne veut alors pas envoyer de troupes au sol au Sud-Viêtnam. Dès la fin 1961, le 3ème groupe de transport motorisé de l'armée nord-viêtnamienne, avec ses camions, livre de l'approvisonnement jusqu'à Tchepone, au Laos, qui devient bientôt un centre important de la piste.

Hanoï, face au programme des hameaux stratégiques mis en place par le Sud, porte à 4 000 le nombre d'hommes travaillant à la piste en 1964. Cette année-là, plus de 12 000 combattants empruntent la piste. Côté américain, le 5th Special Forces Group mène les premières incursions contre le réseau en juin 1964, en attendant que le Studies and Observation Group (SOG) du MACV, qui prend en charge toutes les opérations non conventionnelles, soit prêt à opérer. Les commandos sud-viêtnamiens parachutés en premier sont décimés. En août 1964, la première unité constituée de l'armée nord-viêtnamienne, le 808ème bataillon, passe par la piste, suivi à l'automne et à l'hiver par les 95ème et 101ème régiments. Les appareils de l'US Navy frappent pour la première fois la passe de Mu Gia, un des points d'entrée de la piste, le 28 février 1965.

A la fin de l'année, ce sont 10 à 12 000 combattants qui en assurent le développement et l'entretien, dont de nombreuses femmes. Le Groupe 665 coordonne le mouvement des unités au Sud et s'occupe des soldats grièvement blessés à rapatrier au Nord. Il y a une demi-douzaine de bataillons de camions, deux bataillons de bicylettes et un bataillon naval. Un groupe de transport développe la piste vers le Cambodge, un autre vers le Sud-Viêtnam. En juin 1966, les Nord-Viêtnamiens débouchent déjà dans la vallée de A Shau et arrivent au Cambodge. Le réseau est de plus en plus complexe avec des stations, des unités antiaériennes, etc.

Avec l'intervention directe des Américains, les frappes contre la piste se renforcent. L'opération Steel Tiger implique des appareils laotiens qui bombardent le réseau. A partir de Khe Sanh, l'Air Force mène les missions Tiger Hound de même nature. Au sol, le SOG se développe considérablement avec le programme CIDG, le projet Delta et les commandos sud-viêtnamiens. Dès la fin 1965, le colonel Blackburn, qui mène le SOG, conduit les premières missions Shining Brass pour détruire les installations de la piste ou les repérer pour des frappes aériennes. A la fin de 1966, le SOG compte déjà plus de 3 500 hommes, insérés par hélicoptère, ce qui reste problématique, ou parfois parachutés à plus longue distance. Singlaub, qui remplace Blackburn, favorise le parachutage, améliore les communications et ajoute l'emploi du gaz non létal pour sécuriser les zones d'insertion. Les Nord-Viêtnamiens ont l'avantage sur ce point car ils dominent le terrain, il leur est facile de repérer les infiltrations et par ailleurs ils cherchent à prendre les bases qui peuvent servir de point d'acheminement de ces équipes spéciales : l'assaut contre le camp des Special Forces dans la vallée d'A Shau, dès février 1966, mais aussi le siège de Khe Sanh. En 1966, ce sont 17 régiments réguliers nord-viêtnamiens qui descendent au Sud via la piste Hô Chi Minh, sans compter les unités spécialisées. Autant dire que l'effort américain est un échec.

Source : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/c/cd/HoCMT.png


Les Américains, qui se refusent à envahir le Laos neutre et qui ne peuvent obtenir l'accord de la Thaïlande, vont alors bâtir une ligne fortifiée de postes allant de Khe Sanh à la côte, au Sud-Viêtnam, pour tenter de barrer l'infiltration. En vain, là encore. La ligne McNamara, bâtie en 1967, est mise en échec par l'ampleur de l'offensive du Têt, qui montre qu'elle n'a pu empêcher les passages. Westmoreland a envisagé plusieurs plans pour envahir le Laos et couper la piste, de même, d'ailleurs, que l'état-major sud-viêtnamien. Celui-ci aura l'occasion de le faire avec la malheureuse opération Lam Son 719, en février 1971, où l'incursion au Laos, engageant parmi les meilleures unités de l'ARVN, se termine en fiasco. La piste reste en l'état, se développe, et alimente l'offensive de Pâques 1972. Après le retrait américain, entre 1974 et avril 1975, ce sont plus de 800 000 tonnes d'apprivisionnement qui y transitent pour préparer l'offensive finale contre le Sud.

La piste était-elle véritablement une nécessité pour Hanoï ? A l'époque de la guérilla, probablement pas. Mais la décision d'intervenir au Sud et l'engagement de formations régulières en 1965 la rendent incontournable. Le transport maritime via la côte ou le transit par le Cambodge restent moins importants, car offrant moins de possibilités.


Pour en savoir plus :


John PRADOS, "The Road South. The Ho Chi Minh Trail", in Andrew WIEST (ed.), Rolling Thunder in a Gentle Land. Vietnam War Revisited, Osprey, 2006, p.74-96.

dimanche 15 septembre 2013

Le Vietnamese Marine Corps (1956-1968)

A leur départ, en 1954, les Français laissent en Indochine l'armée viêtnamienne qu'ils avaient commencé à former, notamment les forces fluviales et les commandos qui ont opéré avec eux. Ces unités avaient notamment contribué aux fameuses Dinassaut (Divisions Navales d'Assaut). Les commandos sont regroupés en deux bataillons à Nha Trang, une fois la partition du Viêtnam effectuée. Le 1er octobre 1954, ils sont désignés pour être l'infanterie de marine de la Vietnamese Navy. Le corps devient le Vietnamese Marine Corps le 1er avril 1956, avec un Marine Group fort de deux bataillons. En 1961, les Marines sud-viêtnamiens font partie de la réserve générale de l'ARVN. De plus en plus employés, l'effectif des Marines est porté à une brigade de 5 000 hommes en 1962. Le rôle politique du Vietnamese Marine Corps (VNMC) s'accroît au fur et à mesure de la participation aux coups d'Etats de 1960, 1963 et 1964.

La formation et l'entraînement des Marines ne sont pas tributaires de l'armée de terre. Les officiers et les hommes sont notamment formés aux côtés de leurs homologues américains à Quantico, en Virginie. Sur les 565 000 hommes de l'armée sud-viêtnamienne en 1965, seuls 6 500 font partie des Marines. Le total est porté à 15 000 en 1973. En 1965, la Marine Brigade comprend un QG de corps, 2 QG de Task Force (A et B), 5 bataillons d'infanterie, 1 bataillon d'artillerie, des unités du génie, de transport terrestre, de police médicale, sanitaire et de reconnaissance. Le QG est à Saïgon avec d'autres installations Song Than, Thu Duc et Vung Tau. La brigade est commandée par un colonel qui chapeaute aussi le corps des Marines. A ce moment-là ceux-ci sont séparés de la marine et sont à la disposition du haut-commandement de l'armée. Une équipe de 28 conseillers américains des Marines encadrent le corps et des conseillers sont présents au niveau du bataillon.

En 1966, les Marines créent un autre bataillon et forment d'autres unités pour améliorer la combinaison des armes intrinsèque. L'effectif passe à une division de deux brigades en 1968. En 1970, il y aura trois brigades, 9 bataillons d'infanterie et 3 d'artillerie. En 1975, au moment de l'offensive finale du Nord, une quatrième brigade sera créée avec 3 bataillons d'infanterie supplémentaires. Avant l'intervention directe des Américains en 1965, les Marines opèrent par bataillon dans les zones tactiques des IIIème et IVème corps, autour de Saïgon et dans le delta du Mékong. Ce n'est qu'à partir de 1965 qu'ils sont déplacés dans les zones tactiques du Ier et du IIème corps, où les combats gagnent en intensité. Les Marines opèrent désormais avec plusieurs bataillons en coordination. Ils combattent par exemple dans la province côtière de Binh Dinh en avril 1965. Entre 1966 et 1968, les Marines sont surtout dans la zone tactique du Ier corps, aux côtés de leurs camarades américains. Ils sont en première ligne pendant 75% du temps, ce qui confirme leur statut de troupes d'élite : d'ailleurs ils jouent un grand rôle dans l'offensive du Têt à Saïgon ou Hué.


Pour en savoir plus :


Charles D. MELSON et Paul HANNON, Vietnam Marines 1965-73, Elite 43, Osprey, 1992.

jeudi 29 août 2013

L'historiographie de la guerre du Viêtnam

Aux Etats-Unis, la littérature "historienne" consacrée à la guerre du Viêtnam est sans doute l'une des plus abondantes aux côtés de celle de la guerre de Sécession, dans le genre. Il faut dire que le débat historiographique sur la guerre du Viêtnam est particulièrement vif et ne porte pas seulement sur l'interprétation de tel ou tel aspect du conflit.

Les points de désaccord se concentrent sur quelques points. Le premier est de savoir pourquoi les Etats-Unis se sont retrouvés à intervenir directement au Viêtnam. L'intervention américaine était-elle nécessaire ou, au contraire, était-elle une terrible erreur ? Le second concerne le sort de la guerre. Pourquoi, avec tous les moyens à leur disposition, les Etats-Unis n'ont-ils pas réussi à maintenir un Sud-Viêtnam indépendant ? Est-ce qu'un changement de stratégie aurait permis de l'emporter ou bien la guerre était-elle ingagnable ? Enfin, reste la question de la signification du conflit et des leçons à en tirer. L'intervention au Viêtnam montre-t-elle les limites de l'action extérieure des Etats-Unis, en particulier en matière de construction de l'Etat, ou bien souligne-t-elle plus la nécessité d'une meilleure stratégie ou d'un meilleur leadership ? Toutes ces questions entrent en collision directe avec la politique américaine depuis la chute du Viêtnam : on tente d'en tirer les leçons pour les opérations du moment.

Globalement, les historiens se divisent fondamentalement en deux camps. Le premier regroupe ceux qui pensent que la guerre du Viêtnam n'était pas justifiée et qui critiquent l'intervention américaine. Ceux-ci doutent également de la possibilité d'installer un Sud-Viêtnam anticommuniste véritablement solide. Le second camp regroupe au contraire ceux qui voient l'intervention comme légitime et qui pensent que la guerre aurait pu être gagnée par les Américains. Il y a d'importances nuances toutefois au sein des deux groupes, mais la division reste encore, aujourd'hui, assez commode pour aborder l'historiographie de la guerre du Viêtnam.

mercredi 28 août 2013

Mon livre, mon livre, rends-moi mes cartes ! (2)

Retour sur la question des cartes dans le livre. Aujourd'hui, je vous propose une deuxième carte retouchée qui ne figure pas, malheureusement, parmi celles de l'ouvrage : elle détaille le secteur de la zone tactique du Ier corps, la partie nord du Sud-Viêtnam, juste au sud de la zone démilitarisée. Ces 5 provinces sont un enjeu clé du conflit de par leur proximité avec le Nord-Viêtnam, par la frontière avec le Laos où passe la fameuse piste Hô Chi Minh et où l'on trouve plusieurs grandes villes importantes du pays, Hué, Da Nang et Quang Tri en particulier.

On distingue aussi sur cette carte combien le Sud-Viêtnam, pays en développement au moment de la guerre du Viêtnam, manque d'infrastructures de transport, en particulier routières. La route n°1, qui longe la côte jusqu'au sud, et la route n°9, qui n'est qu'un chemin aménagé et qui conduit jusqu'au Laos, sont d'une importance cruciale pour les déplacements américains ou sud-viêtnamiens. Autre élément à noter : la vallée d'A Shau, au sud-ouest de Hué, qui devient un sanctuaire logistique nord-viêtnamien adossé au Laos dès 1966. Les Américains ne réussiront jamais à nettoyer cette vallée et plusieurs opérations "search and destroy" s'y casseront les dents, comme l'opération Delaware de la 1st Cavalry Division, en avril 1968, juste après l'opération Pegasus pour dégager Khe Sanh, qui se heurtera à une sérieuse opposition. C'est également dans cette vallée qu'a lieu, en mai 1969, la fameuse bataille de la montagne Dong Ap Bia (colline 937 pour les Américains), baptisée "Hamburger Hill".

samedi 24 août 2013

Mon livre, mon livre, rends-moi mes cartes ! (1)

Un billet aujourd'hui pour aborder l'un des problèmes qui se posent aux auteurs de livres d'histoire militaire : celui des cartes. Je suis toujours attentif dans mes recensions d'ouvrages à relever le nombre suffisant ou non de cartes et leur placement judicieux dans l'ouvrage. Pour mon premier livre, je m'étais dit que je me ferai un point d'honneur à en mettre beaucoup, afin de ne pas critiquer en vain les autres -charité bien ordonnée commence par soi-même...

C'est ainsi que j'avais proposé, initialement, 15 à 20 cartes (!) pour L'offensive du Têt. Malheureusement, les contraintes éditoriales ont fait que seules 5 ont été retenues, ce qui est à mon avis bien insuffisant pour visualiser l'ensemble des opérations... je me propose donc de disposer aussi, au fur et à mesure, les cartes utiles à la lecture, de façon à ce que le public puisse s'y reporter si besoin.

Les 5 cartes qui sont déjà présentes sont les suivantes (table des cartes p.11) : 

- Les zones tactiques au Sud-Viêtnam (p.36).
- La partie nord de la zone tactique du Ier corps (p.108).
- Carte générale de l'offensive du Têt (p.122).
- L'assaut sur Saïgon (p.130).
- La bataille de Hué (p.154).

La première carte hors-ouvrage que j'inclus ici est une adaptation de celle d'un ouvrage qui montre la présence militaire américaine dans les différentes provinces du Sud-Viêtnam pendant le conflit (faible, moyenne et forte). On distingue immédiatement les principaux champs de bataille du conflit : la partie nord, la zone tactique du Ier corps, près de la zone démilitarisée (où se trouvent Khe Sanh et Hué, par exemple) ; la partie nord-ouest de la zone tactique du IIème corps, les Hauts-Plateaux, avec notamment la province de Pleiku, où l'armée nord-viêtnamienne est présente en force dès 1965 (bataille de Ia Drang), et la province de Binh Dinh, côtière, une place forte du Viêtcong ; enfin, les environs de la capitale, Saïgon (zone tactique du IIIème corps) et en particulier les provinces de Tay Ninh et de Hau Nghia). Ces trois secteurs ont concentré la plupart des affrontements d'envergure de la guerre du Viêtnam.